Georges Courteline

(1859-1929)

Un autrе pоèmе :

Lе Ρеtit Jоuеur

 

 

Georges Courteline


Le Coup de marteau


 
Au temps lointain où le dénommé Marc Lefort
Était mécanicien sur la ligne du Nord,
Où le nommé Prosper-Nicolas Lacouture
Était mécanicien sur la grande ceinture,
Où les nommés-Lafesse et Gustave Pruneaux
Étaient chauffeurs sur la ligne des Moulineaux
(Champ-de-Mars-Saint-Lazare) en ce même temps, dis-je,
— Et cette vérité tient presque du prodige —
 
Le nommé Jean-Paul-Pierre-Antoine-Oscar Panais
Menait l’express sur la ligne du Bourbonnais.
C’était un grand garçon à l’humeur assagie
De bonne heure, vivant d’un verre d’eau rougie
Et d’un croûton de pain rassis barbouillé d’ail ;
Qui jamais n’eût emménagé sans faire un bail,
Et dont les gens disaient : « C’est une demoiselle ».
Contents de lui, ses chefs l’estimaient pour son zèle,
Prisaient fort son intelligence et trouvaient bon
Qu’il économisât sur ses frais de charbon.
 
Lesseps, un an, l’avait employé, pour son isthme.
 
Par malheur, il était atteint de daltonisme,
En sorte que l’erreur de ses sens abusés
Lui montrait à rebours les tons interposés :
Il voyait le vert rouge et le rouge émeraude.
Fatalité ! Souvent, à l’heure où le soir rôde,
Vieux voleur, sur les toits embrumés des maisons,
Met un voile de rêve aux lointains horizons,
Où la nuit lentement jette ses tentacules,
Où sur la profondeur des fins du crépuscule
Les signaux allumés en feux rouges, verts, blancs,
Épouvantablement ouvrent leurs yeux troublants ;
Oscar Panais sentait sa poitrine oppressée ;
Le front bas sous le poids trop lourd de sa pensée,
Il blêmissait, songeant qu’il tenait en ses mains
Les clés de tant de sorts et tant de fils humains !
Cela devait finir de façon effroyable.
 
Un jour qu’il conduisait son train, le pauvre diable
(La neige à gros flocons tombant d’un ciel couvert)
Vit le disque fermé malgré qu’il fut tout vert.
Au lieu de ralentir, Panais, tendant l’échine,
Renversa la vapeur, fit stopper la machine,
Au même instant, le train de ballast trente-six
Arrivait et prenait le rapide en coccis.
Choc !!!  Vainement Panais, la prunelle agrandie,
Sur le régulateur tient sa dextre roidie,
Fait hurler le sifflet aigu, gémir le frein,
Les wagons de ballast sont déjà sur son train !...
Ô splendeur de l’horrible ! Ô monstrueuse joie
Des veux terrifiés et ravis ! Sur la voie
S’abattent lourdement les fourgons terrassés !
Le sang des morts ruisselle en l’herbe des fossés.
Cris ! pleurs ! sanglots ! spectacle atroce et magnifique !
Les pieds en l’air, près d’un poteau télégraphique,
La machine du train trente-six a sombré ;
La braise coule à flots de son sein éventré.
On entend : « Je me meurs ! Au secours ! » Une mère
Veut revoir son enfant aimé, sa fille chère.
On se cherche à travers les décombres, parmi
Les morts défigurés ; l’ami cherche l’ami,
La sœur cherche son frère ; un vieillard crie « Auguste ! »
Un gros Anglais ganté de rouge, dont le buste
Jaillit hors de la glace en miettes d’un coupé,
Hurle : « J’ai perdu mon chapeau ; j’en ai soupé ;
Je ferai constater le fait par ministère
D’huissier, et m’irai plaindre au consul d’Angleterre.
Je veux d’indemnité dix mille francs au moins !
Et vous, mes compagnons, vous serez les témoins ! »
Puis la nuit vint, sereine, et d’astres constellée.
.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  . 
La Compagnie, un mois après, fut appelée
Devant les tribunaux, comme civilement
Responsable, et se vit condamnée amplement.
Les uns eurent cent francs, les autres davantage.
Le gros Anglais eut un chapeau neuf en partage,
Et chacun s’en alla content, ayant son dû.
Touchant Panais, le jugement dit :
                                                                « Attendu
Que Panais est un simple idiot, pas autre chose
Qu’il importe dès lors de le mettre hors cause,
L’acquitte, le renvoie indemne et l’interdit,
Le prive de ses droits civils, ordonne et dit
Qu’il sera dès ce soir reçu dans un asile
Où, défrayé de tout, à titre d’imbécile,
Il sera mis ès-mains des hommes dits de l’art.
 
Or, j’ai vu ce pauvre être, hier, à Ville-Évrard.
Il est fou tout à fait, et se prend pour un disque !!!
Parfois, une heure ou deux, droit comme un obélisque,
Il demeure immobile, et, sans un mot, tourné
Vers le mur de l’hospice, un mur illuminé
De soleil et qu’habille une frondaison verte,
Voulant dire par là que la voie est ouverte,
Puis, sur ses lourds talons évoluant soudain,
Le dos au mur, alors, et le nez au jardin :
« Je suis fermé, dit-il ; que le convoi recule ! »
 
Et je ne trouve pas cela si ridicule.
 

Commentaire(s)
Déposé par François Coppée le 19 juin 2018 à 08h59

Le Coup de tampon
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Depuis plus de quinze ans, le nommé Marc Lefort  (...)

http://www.paradis-des-albatros.fr/?poeme=coppee/le-coup-de-tampon

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Déposé par Georges Courteline le 6 octobre 2018 à 21h31



Je remercie François pour cette inspiration.

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