Tristan Corbière

Les Amours jaunes, 1873


Paris


 
Bâtard de Créole et Breton,
Il vint aussi là — fourmilière,
Bazar où rien n’est en pierre,
Où le soleil manque de ton.
 
— Courage ! On fait queue.... Un planton
Vous pousse à la chaîne — derrière ! —
... Incendie éteint, sans lumière ;
Des seaux passent, vides ou non. —
 
Là, sa pauvre Muse pucelle
Fit le trottoir en demoiselle,
Ils disaient : Qu’est-ce qu’elle vend ?
 
— Rien. — Elle restait là, stupide,
N’entendant pas sonner le vide
Et regardant passer le vent...
 
 
                    *
 
Là : vivre à coups de fouet ! — passer
En fiacre, en correctionnelle ;
Repasser à la ritournelle,
Se dépasser, et trépasser !...
 
— Non, petit, il faut commencer
Par être grand — simple ficelle —
Pauvre : remuer l’or à la pelle ;
Obscur : un nom à tout casser !...
 
Le coller chez les mastroquets,
Et l’apprendre à des perroquets
Qui le chantent ou qui le sifflent...
 
— Musique ! — C’est le paradis
Des mahomets et des houris,
Des dieux souteneurs qui se giflent !
 
 
                    *
 
    « Je voudrais que la rose, — Dondaine !
    Fût encore au rosier, — Dondé ! »
 
Poète. — Après ?... Il faut la chose :
Le Parnasse en escalier,
Les Dégoûteux, et la Chlorose,
Les Bedeaux, les Fous à lier....
 
L’Incompris couche avec sa pose,
Sous le zinc d’un mancenillier ;
Le Naïf « voudrait que la rose,
Dondé ! fût encore au rosier ! »
 
« La rose au rosier, Dondaine ! »
— On a le pied fait à sa chaîne.
« La rose au rosier »... — Trop tard ! —
 
... « La rose au rosier »... — Nature !
— On est essayeur, pédicure,
Ou quelqu’autre chose dans l’art !
 
 
                    *
 
J’aimais... — Oh, ça n’est plus de vente !
Même il faut payer : dans le tas,
Pioche la femme ! — Mon amante
M’avait dit : « Je n’oublierai pas... »
 
... J’avais une amante là-bas
Et son ombre pâle me hante
Parmi des senteurs de lilas...
Peut-être Elle pleure... — Eh bien : chante,
 
Pour toi tout seul, ta nostalgie,
Tes nuits blanches sans bougie...
Tristes vers, tristes au matin !...
 
Mais ici : fouette-toi d’orgie !
Charge ta paupière rougie,
Et sors ton grand air de catin !
 
 
                    *
 
C’est la bohème, enfant : Renie
Ta lande et ton clocher à jour,
Les mornes de ta colonie
Et les bamboulas au tambour.
 
Chanson usée et bien finie,
Ta jeunesse... Eh, c’est bon un jour !...
Tiens : — C’est toujours neuf — calomnie
Tes pauvres amours... et l’amour.
 
Évohé ! ta coupe est remplie !
Jette le vin, garde la lie...
Comme ça. — Nul n’a vu le tour.
 
Et qu’un jour le monsieur candide
De toi dise — Infect ! Ah splendide ! —
... Ou ne dise rien. — C’est plus court.
 
 
                    *
 
Évohé ! fouaille la veine ;
Évohé ! misère : Éblouir !
En fille de joie, à la peine
Tombe, avec ce mot-là. — Jouir !
 
Rôde en la coulisse malsaine
Où vont les fruits mal secs moisir,
Moisir pour un quart-d’heure en scène...
— Voir les planches, et puis mourir !
 
Va : tréteaux, lupanars, églises,
Cour des miracles, cour d’assises :
— Quarts-d’heure d’immortalité !
 
Tu parais ! c’est l’apothéose !!!...
Et l’on te jette quelque chose :
— Fleur en papier, ou saleté. —
 
 
                    *
 
Donc, la tramontane est montée :
Tu croiras que c’est arrivé !
Cinq-cent-millième Prométhée,
Au roc de carton peint rivé.
 
Hélas : quel bon oiseau de proie,
Quel vautour, quel Monsieur Vautour
Viendra mordre à ton petit foie
Gras, truffé ?... pour quoi — Pour le four !...
 
Four banal !... — Adieu la curée ! —
Ravalant ta rate rentrée,
Va, comme le pélican blanc,
 
En écorchant le chant du cygne,
Bec-jaune, te percer le flanc !...
Devant un pêcheur à la ligne.
 
 
                    *
 
Tu ris. — Bien ! — Fais de l’amertume.
Prends le pli, Méphisto blagueur.
De l’absinthe ! et ta lèvre écume...
Dis que cela vient de ton cœur.
 
Fais de toi ton œuvre posthume.
Châtre l’amour... l’amour — longueur !
Ton poumon cicatrisé hume
Des miasmes de gloire, ô vainqueur !
 
Assez, n’est-ce pas ? va-t’en !
                                          Laisse
Ta bourse — dernière maîtresse —
Ton revolver — dernier ami...
 
Drôle de pistolet fini !
... Ou reste, et bois ton fond de vie,
Sur une nappe desservie...
 

Commentaire (s)
Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
Site Web :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Information requise.   * Cette adresse ne sera pas publiée.
 


Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Βаtаillе : Μurmurе : «Lеs dоuх mоts quе mоrtе еt pаsséе...»

Βаudеlаirе : Lеs Αvеuglеs

☆ ☆ ☆ ☆

Μаrоt : Αnnе, pаr јеu, mе јеtа dе lа nеigе

Dubоs : Соntrе Ligurinus : «Τоut lе mоndе tе fuit...»

Cоmmеntaires récеnts

De Сhristiаn sur Соntrе Ligurinus : «Τоut lе mоndе tе fuit...» (Dubоs)

De Jаdis sur Αprès lа сlаssе (Hаrdу)

De Βас mаrсеl sur Lеs Gеnêts (Fаbié)

De Frаnçоis С. sur «Lе viеrgе, lе vivасе еt lе bеl аuјоurd’hui...» (Μаllаrmé)

De Jасquеs Rоubаud sur «Οn m’а mis аu соllègе (оh ! lеs pаrеnts, с’еst lâсhе !)...» (Νоuvеаu)

De Сеltоmаniаquе sur «Lе miсrоbе : Βоtulinus...» (Τоulеt)

De Stеphеn Βiеnаrmé sur Lе Τоmbеаu dе Сhаrlеs Βаudеlаirе (Μаllаrmé)

De Jаdis sur «Lе сhеmin qui mènе аuх étоilеs...» (Αpоllinаirе)

De Ρаul-Jеаn sur Βаllаdе [dеs dаmеs du tеmps јаdis] (Villоn)

De X. sur Splееn : «Τоut m’еnnuiе аuјоurd’hui. J’éсаrtе mоn ridеаu...» (Lаfоrguе)

De Lа Μusérаntе sur Αu Саrdinаl Μаzаrin, sur lа Соmédiе dеs mасhinеs (Vоiturе)

De Vinсеnt sur Lа Ρrеmièrе Νuit (Lаfоrguе)

De Сurаrе- sur Lе Μаrtin-pêсhеur (Rеnаrd)

De Сurаrе- sur Sоnnеt sur dеs mоts qui n’оnt pоint dе rimе (Sаint-Αmаnt)

De Liоnеl sur Sоnnеt bоuts-rimés (Gаutiеr)

De Сосhоnfuсius sur À prоpоs d’un « сеntеnаirе » dе Саldеrоn (Vеrlаinе)

De Сосhоnfuсius sur «J’аimе l’аubе аuх piеds nus...» (Sаmаin)

De Сосhоnfuсius sur «Quеl hеur, Αnсhisе, à tоi, quаnd Vénus sur lеs bоrds...» (Jоdеllе)

De Sullу sur «Quаnd је pоuvаis mе plаindrе еn l’аmоurеuх tоurmеnt...» (Dеspоrtеs)

De Jаdis sur Sоnnеt : «Vеnt d’été, tu fаis lеs fеmmеs plus bеllеs...» (Сrоs)

De GΑRΟUX Сhristiаnе sur Virgilе (Βrizеuх)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе