François Coppée

Les Paroles sincères, 1891


Ballade en l’honneur de la Rive Gauche


 
Le Paris chic est sur la Rive Droite.
Dieu ! que d’hôtels loués pour de longs baux !
Mais ces splendeurs n’ont rien que je convoite,
Car j’y vois trop de gens qui font les beaux,
Trop de boursiers, de juifs et de cabots.
Je le sais bien, c’est là qu’on fait fortune.
Pourtant ce luxe effréné m’importune ;
Et ma raison, pour lui tenir rigueur,
N’a pas le sens commun, mais c’en est une :
La Rive Gauche est du côté du cœur.
 
C’est la province avec sa vie étroite.
On dort, la nuit. Ni cercles ni tripots.
Le bouquineur y fouille dans la boîte ;
Mainte fenêtre a des roses en pots.
Ô vieille France ! ô coins de tout repos !
Allez donc voir par un beau clair de lune,
Quai Malaquais ou bien quai de Béthune,
Couler la Seine où siffle un remorqueur...
Mais cela vaut Venise et sa lagune !
La Rive Gauche est du côté du cœur.
 
Loin du théâtre à l’atmosphère moite,
Des omnibus traînés par trois chevaux
Et des jobards qu’à la Bourse on exploite,
On trouve encore ici quelques cerveaux
Sur de vieux airs rimant des vers nouveaux.
Pour ces naïfs, de politique aucune ;
Et, fichtre ! c’est une heureuse lacune.
On rêve en paix, loin du Paris blagueur,
Et l’on y vit chacun pour sa chacune.
La Rive Gauche est du côté du cœur.
 
 

ENVOI


 
On vous trompa, disgrâce assez commune.
Passez les ponts, cher Prince, sans rancune.
Ici l’amour fidèle est en vigueur.
Ma blonde y loge ; ayez-y votre brune.
La Rive Gauche est du côté du cœur.
 

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