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Paul ClaudelConnaissance de l'Est, 1907
Au matin, laissant une terre couleur de rose et de miel, notre navire entre dans la haute mer et les fumées de vapeurs basses et molles. Quand — m’étant éveillé de ce sombre songe, — je cherche le soleil, je vois derrière nous qu’il se couche : mais au devant de nous, limitant l’espace noir et mort de la mer, un long mont, tel qu’un talus de neige, barre, d’un bout à l’autre du ciel, le Nord ; rien ne manque à l’Alpe, ni l’hiver, ni la rigidité. Seul au milieu de la solitude, comme un combattant qui s’avance dans l’énorme arène, notre navire vers l’obstacle blanc qui grandit fend les eaux mélancoliques. Et tout à coup la nuée, comme une capote de voiture que l’on tire, nous dérobe le ciel : dans cette fente de jour qu’elle laisse à l’horizon postérieur, d’un regard je veux voir encore l’apparence du soleil, des îles éclairées comme d’un feu de lampe, trois jonques debout sur l’arête extrême de la mer. Nous fonçons maintenant au travers du cirque ravagé des nuages. La plaine oscille, et, selon le propre mouvement de l’abîme où participe notre planche, la proue, solennellement comme si elle saluait, ou comme un coq qui mesure l’adversaire, se lève et plonge. Voici la nuit ; du Nord avec âpreté sort un souffle plein d’horreur. D’une part, une lune rouge en marche par la nue désordonnée la fend d’un tranchant lenticulaire ; de l’autre Fanal la lampe au visage convexe de verre ridé est hissée à notre misaine. Cependant tout est calme encore ; la gerbe d’eau jaillit toujours devant nous avec égalité, et, traversée d’un feu obscur, comme un corps fait de larmes, se roule en ruisselant sur notre taillemer.
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