Paul Claudel


Saint Martin

La mère est ce qu’il y a de patient et de fidèle et de tout près et de toujours pareil et de toujours présent.

C’est toujours la même figure attentive, et c’est toujours, sous son regard, le même enfant,

Qui sait que tout lui appartient sans pitié et qui vous trépigne de ses deux pieds sur le ventre.

Mais le père est ce qui n’est jamais là, il sort et l’on ne sait jamais au juste quand il rentre.

L’hôte aux rares paroles du repas que le journal dès qu’il a quitté la table, réengloutit.

Un bonjour, un bonsoir distraits, une ou deux questions de temps en temps, une explication difficile et pas finie.

Puis subitement parfois quelques jeux violents et courts et l’intervention terrifiante de ce gros camarade.

Et cependant c’est bon, cette grosse main quand on ne sait plus au juste où l’on est, qui vous prend, ou sur le front cette caresse furtive quand on est malade.

C’est lui qui commande notre château et qui se débrouille au dehors avec ce grand monde confus.

Il est le justicier en dernier recours formidable et le côté avec espoir toujours par où l’on attend l’inattendu.

Avant que nous soyons il était là et déjà nous étions avec lui sa nécessité et son désir.

De son côté est le commencement et cela dont le propre est de ne pas mourir.

Il y a eu un moment de lui à nous commun où nous n’étions pas séparés.

Et certes nous ne serions pas venus dans ce monde si bien fait et que notre devoir comme tout homme vivant est de déranger,

Et nous aurions pu attendre longtemps le consentement de notre mère.

Si lui n’avait tout secoué pour nous arracher de lui dans le grondement de son rire et de sa colère.

Et cela même qui nous a faits, c’est cela dans les grands moments qui nous ressaisit.

C’est ses yeux qui recherchent les nôtres, les mêmes, pour voir si nous sommes un mâle comme lui.

Ainsi quand ce n’est pas un homme seulement, par hasard, mais que la nation même jusque dans ses racines est insultée.

Et qu’un autre peuple en pleine figure la nie et lui dit que le moment est venu de la vérité,

Et ce droit qu’elle prétend de ne pas obéir, on va bien voir à l’instant de quoi c’est fait.

Un frisson, plus encore que la colère, surprise, déplaçant le sommeil stupide de la paix,

La révélation tout à coup de cette chose plus que nous autour de nous nécessaire, et plus ancienne que nous avec nous, et tellement plus forte et ample,

Reçue, et que pour continuer à tout prix il n’y a pas à choisir que nous restions tous ensemble,

Parce que je tiens de toutes parts et que c’est moi par mon nom que l’on affronte

Et que c’est vrai qu’on m’a frappé, de tant d’âmes créant cette âme qui refuse la honte !

 

[...]


Feuilles de saints, 1925

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