Paul Claudel


L’Entrée de la terre

Plutôt que d’en assaillir le flanc de la pointe ferrée de mon bâton, j’aime mieux voir, de ce fond plat de la plaine où je chemine, les montagnes autour de moi dans la gloire de l’après-midi siéger comme cent vieillards. Le soleil de la Pentecôte illumine la Terre nette et parée et profonde comme une église. L’air est si frais et si clair qu’il me semble que je marche nu, tout est paix. On entend de toutes parts, comme un cri de flûte, la note à l’unisson des norias qui montent l’eau dans les champs (trois par trois, hommes et femmes, accrochés des bras à leur poutre, riants, la face couverte de sueur, dansent sur la triple roue), et devant les pas du promeneur s’ouvre l’étendue aimable et solennelle.

Je mesure de l’œil le circuit qu’il me faudra suivre. Par ces étroites chaussées de terre qui encadrent les rizières (je sais que, du haut de la montagne, la plaine avec ses champs ressemble à un vieux vitrail aux verres irréguliers enchâssés dans des mailles de plomb : les collines et les villages en émergent nettement), j’ai fini par rejoindre le chemin dallé.

Il traverse les rizières et les bois d’orangers, — les villages gardés à une issue par leur grand banyan (le Père, à qui tous les enfants du pays sont donnés à adoption), à l’autre, non loin des puits à eau et à engrais, par le fanum des génies municipaux, qui, tous deux, armés de pied en cap et l’arc au ventre, peints sur la porte tordent l’un vers l’autre leurs yeux tricolores ; et à mesure que j’avance, tournant la tête à droite et à gauche, je goûte la lente modification des heures. Car, perpétuel piéton, juge sagace de la longueur des ombres, je ne perds rien de l’auguste cérémonie de la journée : ivre de voir, je comprends tout. Ce pont encore à franchir dans la paix coite de l’heure du goûter, ces collines à gravir et à descendre, cette vallée à passer, et entre trois pins je vois déjà ce roc ardu où il me faut occuper maintenant mon poste et assister à la consommation de ceci qui fut un jour.

C’est le moment de la solennelle Introduction où le Soleil franchit le seuil de la Terre. Depuis quinze heures il a passé la ligne de la mer incirconscrite, et comme un aigle immobile sur son aile qui examine au loin la campagne, il a gagné la plus haute partie du ciel. Voici maintenant qu’il incline sa course et la Terre s’ouvre pour le recevoir. La gorge qu’il va emboucher, comme dévorée par le feu, disparaît sous les rayons plus courts. La montagne où a éclaté un incendie envoie vers le ciel, comme un cratère, une colonne énorme de fumée, et là-bas, atteinte d’un dard oblique, la ligne d’un torrent forestier fulgure. Derrière s’étend la Terre de la Terre, l’Asie avec l’Europe, l’élévation, au centre, de l’Autel, la plaine immense, et puis, au bout du tout, comme un homme couché à plat ventre sur la mer, la France, et, dans le fort de la France, la Champagne gautière et labourée. L’on ne voit plus que le haut de la bosse d’or et, au moment qu’il disparaît, l’astre traverse tout le ciel d’un rayon noir et vertical. C’est le temps où la mer qui le suit arrive et, se soulevant hors de son lit avec un cri profond, vient heurter la Terre de l’épaule.

Maintenant il faut rentrer. Si haut que je dois lever le menton pour la voir et dégagée par un nuage, la cime du Kuchang est suspendue comme une île dans les étendues bienheureuses, et, ne pensant rien d’autre, je marche la tête isolée de mon corps, comme un homme que l’acidité d’un parfum trop fort rassasie.


Connaissance de l'Est, 1907

Commentaire (s)

Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Rоnsаrd : Dе l’Élесtiоn dе sоn Sépulсrе

Βаudеlаirе : Lеs Ρlаintеs d’un Ιсаrе

Βаnvillе : À Αdоlphе Gаïffе

Du Ρеrrоn : «Αu bоrd tristеmеnt dоuх dеs еаuх...»

Βlаisе Сеndrаrs

Rоnsаrd : Dе l’Élесtiоn dе sоn Sépulсrе

Νuуsеmеnt : «Lе vаutоur аffаmé qui du viеil Ρrоméthéе...»

Lа Сеppèdе : «Сеpеndаnt lе sоlеil fоurnissаnt sа јоurnéе...»

Τоulеt : «Dаns lе silеnсiеuх аutоmnе...»

Μussеt : À Αlf. Τ. : «Qu’il еst dоuх d’êtrе аu mоndе, еt quеl biеn quе lа viе !...»

Vеrlаinе : «Lа mеr еst plus bеllе...»

Jасоb : Lе Dépаrt

☆ ☆ ☆ ☆

Lаfоrguе : Lе Sаnglоt univеrsеl

Сrоs : Ρituitе

Jаmmеs : Lа sаllе à mаngеr

Régniеr : Lа Lunе јаunе

Rоdеnbасh : «Αllеluiа ! Сlосhеs dе Ρâquеs !...»

Lаfоrguе : Соmplаintе d’un аutrе dimаnсhе

Vеrlаinе : Lе Dеrniеr Dizаin

Cоmmеntaires récеnts

De Сосhоnfuсius sur L’Αbrеuvоir (Αutrаn)

De Сосhоnfuсius sur Lе Grаnd Αrbrе (Μérаt)

De Сосhоnfuсius sur «Jе vоudrаis êtrе аinsi соmmе un Ρеnthéе...» (Gоdаrd)

De Dаmе dе flаmmе sur Vеrlаinе

De Сurаrе- sur Sur l’Hélènе dе Gustаvе Μоrеаu (Lаfоrguе)

De Dаmе dе flаmmе sur Οisеаuх dе pаssаgе (Riсhеpin)

De Сurаrе- sur «Ιl n’еst riеn dе si bеаu соmmе Саlistе еst bеllе...» (Μаlhеrbе)

De Xi’аn sur Lе Gigоt (Ρоnсhоn)

De Jаdis sur «Lе Sоlеil l’аutrе јоur sе mit еntrе nоus dеuх...» (Rоnsаrd)

De Jаdis sur «Qu’еst-се dе vоtrе viе ? unе bоutеillе mоllе...» (Сhаssignеt)

De Dаmе dе flаmmе sur À sоn lесtеur : «Lе vоilà сеt аutеur qui sаit pinсеr еt rirе...» (Dubоs)

De Yеаts sur Ρаul-Jеаn Τоulеt

De Ιо Kаnааn sur «Μаîtrеssе, quаnd је pеnsе аuх trаvеrsеs d’Αmоur...» (Rоnsаrd)

De Rоzès sur Μédесins (Siсаud)

De Dаmе dе flаmmе sur «Hélаs ! vоiсi lе јоur quе mоn mаîtrе оn еntеrrе...» (Rоnsаrd)

De Jаdis sur «J’аdоrе lа bаnliеuе аvес sеs сhаmps еn friсhе...» (Соppéе)

De Rоzès sur Lе Сhеmin dе sаblе (Siсаud)

De Sеzоr sur «Jе vоudrаis biеn êtrе vеnt quеlquеfоis...» (Durаnt dе lа Βеrgеriе)

De KUΝG Lоuisе sur Villе dе Frаnсе (Régniеr)

De Xi’аn sur Jеhаn Riсtus

De Xi’аn sur «Épоuvаntаblе Νuit, qui tеs сhеvеuх nоirсis...» (Dеspоrtеs)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе