Paul Claudel


Halte sur le canal

Mais, dépassant le point, où de leur lointain village chassés par le désir de manger, le Vieux et la Vieille, sur le radeau que fait la porte de la maison guidés par le canard familier, connurent, à l’aspect de ces eaux où il semblait que l’on eût lavé du riz, qu’ils pénétraient dans une région d’opulence, poussant au travers de ce canal large et rectiligne, que limite la muraille rude et haute par où la cité est enclose avec son peuple, à ce lieu où l’arche exagérée d’un pont encadre avec le soir sur le profond paysage la tour crénelée de la porte, nous assujettissons notre barque par le dépôt dans l’herbe des tombes d’une pierre carrée, comparable à l’apport obscur de l’épitaphe.

Et notre perquisition commence avec le jour, nous nous engageons au couloir infini de la rue chinoise, tranchée obscure et mouillée dans une odeur d’intestin au milieu d’un peuple mélangé avec sa demeure comme l’abeille avec sa cire et son miel.

Et longtemps nous suivons l’étroit sentier dans un tohu-bohu de foirail. Je revois cette petite fille dévidant un écheveau de soie verte, ce barbier qui cure l’oreille de son client avec une pince fine comme des antennes de langouste, cet ânon qui tourne sa meule au milieu d’un magasin d’huiles, la paix sombre de cette pharmacie avec, au fond, dans le cadre d’or d’une porte en forme de lune, deux cierges rouges flambant devant le nom de l’apothicaire. Nous traversons maintes cours, cent ponts ; cheminant par d’étroites venelles bordées de murailles couleur de sépia, nous voici dans le quartier des riches. Ces portes closes nous ouvriraient des vestibules dallés de granit, la salle de réception avec son large lit-table et un petit pêcher en fleur dans un pot, des couloirs fumeux aux solives décorées de jambons et de bottes. Embusqué derrière ce mur, dans une petite cour, nous découvrons le monstre d’une glycine extravagante ; ses cent lianes se lacent, s’entremêlent, se nouent, se nattent en une sorte de câble difforme et tortu, qui, lançant de tous côtés le long serpent de ses bois, s’épanouit sur la treille qui recouvre sa fosse en un ciel épais de grappes mauves. Traversons la ruine de ce long faubourg où des gens nus tissent la soie dans les décombres : nous gagnons cet espace désert qui occupe le midi de l’enceinte.

Là, dit-on, se trouvait jadis la résidence Impériale. Et en effet, le triple guichet et le quadruple jambage de portes consécutives barrent de leur charpente de granit la voie large et dallée où notre pied s’engage. Mais l’enclos où nous sommes ne contient rien qu’une herbe grossière ; et au lieu où se rejoignent les quatre Voies qui sous des arches triomphales s’écartent vers les Quatre points cardinaux, prescription, inscription comme une carte préposée à tout le royaume, la Stèle impériale, raturée par la fêlure de son marbre, penche sur la tortue décapitée qu’elle chevauche.

La Chine montre partout l’image du vide constitutionnel dont elle entretient l’économie. « Honorons », dit le Tao teh king, « la vacuité, qui confère à la roue son usage, au luth son harmonie. » Ces décombres et ces jachères que l’on trouve dans une même enceinte juxtaposés aux multitudes les plus denses, à côté de minutieuses cultures ces monts stériles et l’étendue infinie des cimetières, n’insinuent pas dans l’esprit une idée vaine. Car dans l’épaisseur et la masse de ce peuple cohérent, l’administration, la justice, le culte, la monarchie, ne découvrent pas par des contrastes moins étranges une moins béante lacune, de vains simulacres et leurs ruines. La Chine ne s’est pas, comme l’Europe, élaborée en compartiments ; nulles frontières, nuls organismes particuliers n’opposaient dans l’immensité de son aire de résistance à la propagation des ondes humaines. Et c’est pourquoi, impuissante comme la mer à prévoir ses agitations, cette nation, qui ne se sauve de la destruction que par sa plasticité, montre partout, — comme la nature, — un caractère antique et provisoire, délabré, hasardeux, lacunaire. Le présent comporte toujours la réserve du futur et du passé. L’homme n’a point fait du sol une conquête suivie, un aménagement définitif et raisonné ; la multitude broute par l’herbe.

Et soudain un cri lugubre nous atterre ! Car le gardien de l’enclos, au pied d’une de ces portes qui encadrent la campagne du dessin d’une lettre redressée, sonne de la longue trompette chinoise, et l’on voit le tuyau de cuivre mince frémir sous l’effort du souffle qui l’emplit. Rauque et sourd s’il incline le pavillon vers la terre, et strident s’il le lève, sans inflexion et sans cadence, le bruit avec un morne éclat finit dans le battement d’une quarte affreuse : do-fa ! do-fa ! L’appel brusque d’un paon n’accroît pas moins l’abandon du jardin assoupi. C’est la corne du pasteur, et non pas le clairon qui articule et qui commande ; ce n’est point le cuivre qui mène en chantant les armées, c’est l’élévation de la voix bestiale, et la horde ou le troupeau s’assemblent confusément à son bruit. Mais nous sommes seuls ; et ce n’est pour rien de vivant que le Mongol corne à l’intersection solennelle de ces routes.

Quand nous regagnons notre bateau, c’est presque la nuit, au couchant tout l’horizon des nuages a l’air d’être teint en bleu, et sur la terre obscure les champs de colzas éclatent comme des coups de lumière.


Connaissance de l'Est, 1907

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