Paul Claudel


Fête des morts le septième mois

Ces lingots de carton sont la monnaie des morts. Dans un papier mince on a découpé des personnes, des maisons, des animaux. « Patrons » de la vie, le défunt se fait suivre de ces légers simulacres, et, brûlés, ils l’accompagnent où il va. La flûte guide les âmes, le coup du gong les rassemble comme des abeilles. Dans les noires ténèbres, l’éclat de la flamme les apaise et les rassasie.

Le long de la berge, les barques toutes prêtes attendent que la nuit soit venue. Au bout d’une perche est fixé un oripeau écarlate, et, soit qu’attaché au ciel couleur de feuille, le fleuve par ce tournant ait l’air d’en dériver les eaux, soit que, sous les nues accumulées, il roule obscurément sa masse pullulante, à la proue le brûlot flamboyant, au mât le feston ballotté des lanternes rehausse d’une touche ardente l’air éteint, comme dans une chambre spacieuse une chandelle que l’on tient au poing éclaire le vide solennel de la nuit. Cependant, le signal est donné ; les flûtes éclatent, le gong tonne, les pétards pètent, les trois bateliers s’attellent à la longue godille. La barque part et vire, laissant dans le mouvement de son sillage une file de feux : quelqu’un sème de petites lampes. Lueurs précaires, sur la vaste coulée des eaux opaques, cela clignote un instant et périt. Un bras saisissant le lambeau d’or, la botte de feu qui fond et flamboie dans la fumée, en touche le tombeau des eaux : l’éclat illusoire de la lumière, tels que des poissons, fascine les froids noyés. D’autres barques illuminées vont et viennent ; on entend au loin des détonations, et sur les bateaux de guerre deux clairons, s’enlevant l’un à l’autre la parole, sonnent ensemble l’extinction des feux.

 

L’étranger attardé qui, du banc où il demeure, considère la vaste nuit ouverte devant lui comme un atlas, entendra revenir la barque religieuse. Les falots se sont éteints, l’aigre hautbois s’est tu, mais sur un battement précipité de baguettes, étoffé d’un continu roulement de tambour, le métal funèbre continue son tumulte et sa danse. Qui est-ce qui tape ? Cela éclate et tombe, finit, repart, et tantôt c’est un vacarme comme si des mains impatientes battaient la lame suspendue entre deux mondes, et tantôt avec solennité sous des coups espacés elle répercute à pleine voix le heurt. Le bateau se rapproche, il longe la rive et la flotte des barques amarrées, et, s’engagent dans l’ombre épaisse des pontons à opium, le voici à mes pieds. Je ne vois rien, mais l’orchestre funèbre, qui d’un long intervalle, à la mode de chiens qui hurlent, s’était tu, fait de nouveau explosion dans les ténèbres.

 

Ce sont les fêtes du septième mois, où la Terre entre dans son repos.

Sur la route, les traîneurs de petites voitures ont fiché en terre, entre leurs pieds, des bâtons d’encens et de petits bouts de chandelles rouges. Il faut rentrer : demain je viendrai m’asseoir à la même place. Tout s’est tu, et tel qu’un mort sans yeux au fond de l’infini des ondes, encore, j’entends le ton du sistre sépulcral, la clameur du tambour de fer dans l’ombre compacte heurté d’un coup terrible.


Connaissance de l'Est, 1907

Commentaire (s)

Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Vоiturе : «L’Αmоur sоus sа lоi...»

Rimbаud : «Αuх livrеs dе сhеvеt...»

Ρоnсhоn : «Un pаuvrе bûсhеrоn tоut соuvеrt d’un саtаrrhе...»

Ρоnсhоn : Lа Саgе

Μаllаrmé : Sоnnеt : «Ô si сhèrе dе lоin еt prосhе еt blаnсhе, si...»

Сеndrаrs : Éсrirе

Μаrоt : Dе l’Αbbé еt dе sоn Vаlеt

Μаrоt : Dе l’аmоur du Sièсlе Αntiquе

Соrbièrе : Un riсhе еn Βrеtаgnе

Rоllinаt : Lе Сhаt

Соrbièrе : Rоndеl

Jаrrу : Μinérаl

☆ ☆ ☆ ☆

Glаtignу : «Lа tаblе étinсеlаit. Un tаs dе bоnnеs сhоsеs...»

Lаfоrguе : Соmplаintе dе l’оrgаnistе dе Νоtrе-Dаmе dе Νiсе

Βruаnt : Sоnnеur

Lаttаignаnt : Βillеt à Μоnsiеur J***

Сrоs : Сrоquis

Jаrrу : Sаint-Βriеuс dеs Сhоuх

Lаfоrguе : Stupеur

Cоmmеntaires récеnts

De Сосhоnfuсius sur Sоnnеt : «Lеs аlguеs еntrоuvrаiеnt lеurs âprеs саssоlеttеs...» (Viviеn)

De Lа Μusérаntе sur Sоnnеt dе Ρоrсеlаinе (Viviеn)

De Сосhоnfuсius sur Lеs Βûсhеrs (Sаmаin)

De Сосhоnfuсius sur L’Οffiсе du sоir (Βеrtrаnd)

De Dаmе dе flаmmе sur «Du tristе сœur vоudrаis lа flаmmе étеindrе...» (Sаint-Gеlаis)

De Сurаrе- sur «С’еst оrеs, mоn Vinеus, mоn сhеr Vinеus, с’еst оrе...» (Du Βеllау)

De Сurаrе- sur Lа Ρеtitе Ruе silеnсiеusе (Fоrt)

De Сurаrе- sur «Τu еs sеulе mоn сœur, mоn sаng еt mа Déеssе...» (Rоnsаrd)

De Dаmе dе flаmmе sur «Τоi qui trоublеs lа pаiх dеs nоnсhаlаntеs еаuх...» (Βеrnаrd)

De Jаdis sur À l’еnvеrs (Sеgаlеn)

De Xi’аn sur Μirlitоn (Соrbièrе)

De Jаdis sur Lа Сhèvrе (Rоllinаt)

De Xi’аn sur «Αimеz-vоus l’оdеur viеillе...» (Μilоsz)

De krm sur Vеrlаinе

De Сurаrе= sur Οisеаuх dе pаssаgе (Riсhеpin)

De Wеb-dеvеlоppеur sur «Ιl n’еst riеn dе si bеаu соmmе Саlistе еst bеllе...» (Μаlhеrbе)

De Xi’аn sur Lе Gigоt (Ρоnсhоn)

De Jаdis sur «Lе Sоlеil l’аutrе јоur sе mit еntrе nоus dеuх...» (Rоnsаrd)

De Xiаn sur À sоn lесtеur : «Lе vоilà сеt аutеur qui sаit pinсеr еt rirе...» (Dubоs)

De Yеаts sur Ρаul-Jеаn Τоulеt

De Ιо Kаnааn sur «Μаîtrеssе, quаnd је pеnsе аuх trаvеrsеs d’Αmоur...» (Rоnsаrd)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе