Georges Chennevière

Appel au monde, 1919


Poème pour un enfant russe


 
Dans une maison, loin d’ici,
Au bord des bois et de sa neige,
L’enfant qui ne fut jamais rose
Se plaint lentement, sans un cri.
 
La fièvre lui a pris ses joues ;
La faim a dénudé ses os ;
Son corps est pareil au fagot
Sur lequel on étend du linge.
 
« Dors, il est tard », lui dit sa mère.
« Il est toujours tard, en hiver »,
Répond tout bas l’enfant malade,
Qui a déjà peur du sommeil.
 
 

*


 
Elle lui a conté l’histoire
De la Baba-Yaga, l’ogresse
Qui fait tourner à tous les vents
Sa hutte-à-la-patte-de-poule ;
 
Elle lui a chanté l’histoire
De cette fée aux cheveux verts,
Qui a la voix triste et suave
Comme le crapaud des marais ;
 
Elle lui a joué l’histoire
De Vladimir-le-Beau-Soleil,
Et de Sadkô de Novgorod,
Et celle du Tzar de la Mer.
 
 

*


 
Elle a invoqué les Images,
Le Christ à l’auréole d’or,
Mais l’hiver est un dieu plus fort
Que tous les dieux qu’elle implora.
 
Il ne fermera plus les yeux,
L’enfant qui ne fut jamais rose :
Mère, qui lui parles encore,
Le beau pigeon s’en est allé !
 
Il est si léger et si roide,
L’enfant qui mourut de la fièvre,
Que sa tête fait tout son poids,
Et qu’on ne sait plus s’il vivait.
 
Il est si roide et si léger,
Vassilika le bien-aimé,
Que sa mère n’a pas besoin
De plier les bras pour le prendre,
 
Et qu’elle ne peut que le tendre
En tremblant — car elle défaille —
À l’implacable immensité
D’une Europe qui ne voit pas.
 
 

*


 
Il est mort, et dans le village
Un autre enfant est mort aussi ;
Et dans la ville la plus proche,
Cent enfants sont morts avec lui.
 
Hiver de l’Orient sans fond,
Hiver du Don et du Tobol,
Il te faudra toutes les neiges
Pour recouvrir tant d’enfants morts !
 
 

*


 
Il est mort ce soir, loin d’ici,
Vassilika le bien-aimé ;
Il est mort par ce soir d’octobre,
Qui serait plus doux que l’été,
 
S’il ne s’y mêlait l’amertume
D’une plainte qui alourdit,
Sur nos fronts, de honte baissés,
Le péché de notre silence.
 
Gens de Londres, gens de Paris,
Foules des bars et des concerts,
Vassilika le bien-aimé
Meurt de vos chants et de vos danses.
 
Il meurt, parce que des armées
Resserrent leur cercle de fer
Autour de l’air irrespirable
Et de la plaine prisonnière ;
 
Il meurt, parce que la folie,
Qui donne la main à la haine,
Promène une torche d’enfer
Sur le vieux monde décrépit ;
 
Parce que nous portons la honte,
Étant des hommes, de savoir
Qu’il est mort, et qu’il continue
À mourir toujours davantage ;
 
Il meurt, parce que pour sa mort
Nous ne lui offrons que des larmes :
L’enfant qui ne fut jamais rose
Meurt, parce que nous sommes lâches !
 

20 octobre 1919.

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