William Chapman

Les Aspirations, 1904


Le Dernier Montagnais


 
Au bord du lac Saint-Jean, non loin de Roberval,
Dans un lieu si charmant qu’il n’a pas de rival,
Lorsque mai fait briller sa corbeille éclatante,
Quatre cents Montagnais viennent planter leur tente.
 
Débris d’une tribu puissante encore hier,
Ils viennent, au retour de la chasse d’hiver,
Rêver, dormir, bercés aux mille épithalames
Des roseaux mariant leurs chants à ceux des lames, —
Aux lointaines rumeurs de l’Ouiatchouan qui fond
En avalanche d’or dans un gouffre sans fond,
Au murmure enivrant de la forêt voisine
Leur soufflant ses senteurs de sève et de résine.
 
Ils aiment le grand lac.
                                        Lorsque sur son flot clair
Ils poussent leurs canots, leur œil lance un éclair,
Et, dès que le géant se soulève et divague,
Ils courent, fous de joie, au-devant de sa vague,
Lui jettent des défis, et, cheveux dans le vent,
S’y bercent tout le jour dans le bouleau mouvant,
Dans le bouleau mouvant que l’onde à peine lèche,
Léger comme la plume et prompt comme la flèche.
 
Bien souvent on les voit, au milieu de la nuit,
Si le vent est muet et si l’étoile luit,
Assis au bord du lac qui mollement balance
Ses eaux dont les soupirs troublent seuls le silence,
Écoutant, tout rêveurs, l’indicible concert
De l’immensité bleue où le regard se perd ;
Et, sitôt qu’ils l’ont fui, pour chasser, à l’automne,
Sitôt qu’ils ont cessé d’ouïr son flot qui tonne,
Ils se sentent ployer sous le poids de l’ennui,
Ils promènent un œil morne comme la nuit.
 
Le Montagnais n’a plus d’ennemis à combattre,
Et ne porte la foudre aux bras que pour abattre
L’animal dont la robe opulente est le pain
Qu’il voit dans son sommeil agité par la faim.
Dès longtemps de la guerre il enterra la hache.
Il ne s’embusque plus sous les bois, comme un lâche,
Pour attendre et scalper le blanc ou le Huron :
L’eau régénératrice a coulé sur son front,
Et devant les autels avec nous il s’incline,
Il boit le sang tombé de la sainte colline.
 
Mais si le prêtre a pu sous l’étendard sacré
Faire courber enfin l’Indien régénéré,
S’il a pu dans son cœur étouffer la vengeance
En y faisant germer la divine semence,
S’il a pu le soumettre au doux joug du Seigneur,
Il tenta vainement d’en faire un moissonneur.
Fier comme l’est toujours l’enfant de la nature,
Il voit dans le travail des champs une torture,
Il trouve humiliant de travailler toujours,
De suivre le pas lent des grands bœufs de labours
Qui traînent, tout fumants, le soc qui fertilise.
Libre comme l’oiseau, libre comme la brise,
Ne voyant rien delà l’immense bois mouvant
Qu’en sa course annuelle il traverse rêvant,
En quête de gibier, en quête d’aventure,
Seul avec l’inconnu, seul avec la nature,
Il ne songe jamais, ce solitaire errant,
À fonder un foyer, à léguer en mourant
Un héritage à ceux qui doivent lui survivre,
Et des bords infinis, que le beau lac enivre,
Le conquérant des bois, des plaines et des flots
Ne veut qu’un petit coin de terre pour ses os.
Ne pouvant dominer comme un reste de haine
Pour l’homme policé qui constamment le gêne,
Qui lui ravit son pain en brûlant les forêts,
En couvrant les déserts giboyeux de guérets
Que sillonne l’éclair de la locomotive,
Il résiste, hautain, à toute tentative
Que les cœurs généreux font pour le secourir.
 
Comme l’élan craintif qui se laisse mourir
Au fond des bois, au bord d’une source tarie,
Plutôt que de sortir boire, dans la prairie,
À l’étang où le bœuf va se désaltérer,
Le sauvage aime mieux de misère expirer
Que de tourner le dos aux forêts infinies
Si pleines de parfums, si pleines d’harmonies,
Où, rêveur indolent, et tout plein de fierté,
Il jouit de l’espace et de la liberté.
 
Aussi, partout cerné par l’industrie ardente,
Par le progrès roulant sa vague débordante,
Par les empiétements de l’âpre défricheur
Changeant en sillons chauds les bois pleins de fraîcheur,
Rongé par la famine, accablé des sévices
D’une société qui lui donne ses vices
Sans pouvoir lui donner ses vertus en retour,
Le dernier Montagnais va disparaître un jour,
Sans laisser plus de trace, hélas ! de son passage
Que la feuille, emportée au souffle de l’orage,
N’en laisse sur les flots au reflet si changeant
De l’Ouiatchouan qui tonne au bord du lac Saint-Jean.
 

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