René Chalupt

La Lampe et le Miroir, 1911


Madrigal


 
Mon amour aurait pu venir comme un cygne :
Il serait arrivé par le canal,
À l’aube, au bercement du flot lustral,
Fier et docile
À ce qu’assigne
Le geste de vos mains sur la berge.
Sa gorge aurait eu l’odeur des herbes ;
Il aurait tendu son col à vos caresses ;
Il vous aurait dit les archipels et les îles
Et les récifs solitaires qui se dressent,
Les lacs, les étangs et les fontaines
Et la tiédeur de ses plumes
Aurait eu l’amertume
Des mers lointaines.
 
Mon amour aurait pu venir comme un aigle :
Il serait arrivé par la montagne
À midi, quand le soleil aveugle
Et semble un cri aigu poussé dans la campagne.
Il vous aurait dit les cimes et les pics
Et les neiges et les nuages
Et les mirages
Maléfiques
Qui égarent dans les solitudes blanches
Et la chute tumultueuse des avalanches.
 
Mon amour aurait pu venir comme un paon :
Il serait arrivé par les perrons
Dans l’améthyste
D’un crépuscule.
Au son de musiques somptueuses et tristes,
À l’heure où le cœur des roses brûle ;
Sa roue ocellée en éventail
Aurait flambé sous les portails ;
Il vous aurait dit l’orgueil des terrasses,
Le faste des escaliers de marbre
Et l’ironie usée et lasse
Des dieux termes aux cornes basses
Qu’on érige sous les arbres.
 
Mon amour est venu comme une palombe :
Il n’a ni tumulte, ni splendeur,
Ni amertume
Et son bonheur
Est de cacher sa tête sous ses plumes
En sentant vos baisers neiger sur lui dans l’ombre.
 

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