René Chalupt

in NRF, 1920


Les Soirées de Pétrograde


 

L’Ancien Régime


 

L’Orgueilleuse


 
Pourquoi, Princesse de Ballet,
Refuses-tu ta bouche ?
Les coulisses du Châtelet
Sont-elles si farouches ?
 
Tu n’étais jadis à Moscou
Que fille de cuisine,
Les chauffeurs te baisaient au cou
Qui sentaient la benzine.
 
 

____


 
 

La Révoltée


 
Ma tourterelle, mon amie
Suit des cours au Gymnase ;
Combinant acides et bases
Elle apprend la chimie.
 
Elle sera prostituée
Et jettera des bombes
Car le sang des reines tuées
Est doux à ma colombe.
 
 

____


 
 

La Martiale


 
Le Grand Turc apprend ce qu’il cuit
Aux Kurdes en déroute
Quand le jeune hetman les poursuit
Par les gorges sans route
 
Mais son regard devient dément
Lorsqu’aux hordes soumises
Le vainqueur, changeant de chemise,
Montre deux seins charmants.
 
 

____


 
 

La Rusée


 
Le Maréchal de la Noblesse
Hait le leader des Cadets
Mais sa fille — quelle drôlesse —
Est éprise du dadais
 
Et, sur la glace du skating,
Capulets et Montaigus
Se tracent de mutuels signes
Avec leurs patins aigus.
 
 

____


 
 

L’Infidèle


 
Ô Catherine Ivanowna,
Ô ma douce colombe,
Quitte ce vieux banquier qui n’a
Déjà qu’odeur de tombe.
 
On jase dans tout le district
De nos mains désunies.
Songe à mon cœur fidèle et strict,
À sa peine infinie.
 
 

____


 
 

La Perverse


 
Qu’elle était donc tentatrice
Lors du bal au Palais d’Hiver
La gorge de l’Ambassadrice
Sous l’écharpe en tulle vert !
 
Ce fut, à son gré, l’école
Buissonnière en plus d’un cas
Sous le manteau du protocole
Pendant quatre mazurkas.
 
 

____


 
 

L’Irrésolue


 
N’écoute pas, Anastasie,
Ce discours qui te trouble.
Repousse ces colliers d’Asie
Ces bagues et ces roubles.
 
Le bras s’empourpre à l’aventure
Aux champs de Volhynie
Qui sera la rouge ceinture
De tes hanches unies.
 
 

La Révolution


 
 

La Mélomane


 
Cette dame maximaliste
Et septuagénaire
On raconte qu’elle aima Liszt
Et qu’elle aima Wagner.
 
Ce qui seulement la chagrine
— Disgrâce sans recours —
C’est n’entendre plus Lohengrin
Aux concerts de la Cour.
 
 

____


 
 

La Grand-Mère de la Révolution


 
Qu’un jour à la gare Alexandre,
      Rentrant de Sibérie,
La foule la verrait descendre
      D’un sleeping-car fleuri,
 
Eût-elle rêvé d’aventure
      Cet accueil amical
Durant sa villégiature
      Aux bords du Baikal ?
 
 

____


 
 

Les Journées d’août


 
C’est vous qu’au Palais de Tauride,
      Funeste privilège,
J’évoque par ce jour torride,
      Princesse de collège.
 
J’oublie Ouvriers et Soldats
      Pour vous, Iphigénie,
Et la fraîcheur de ce soda
      Me paraît infinie.
 
 

____


 
 

Monsieur Protopopoff


 
Regardez ce Monsieur qui va
      Monter en limousine
Et cause avec Viroubova
      Que l’on dit sa cousine.
 
L’Esprit l’a comblé de ses dons
      Et parle en sa parole ;
Il enchante les guéridons
      Et charme les consoles.
 
 

____


 
 

Le Convive


 
Elles t’aiment plus que la vie ;
Tu les mettrais au désespoir
Si tu ne venais pas ce soir
Au souper où je te convie.
 
Viens. Il y aura sous mon toit
Les plus belles de tes compagnes,
Des roses rouges, du champagne,
Et une surprise pour toi.
 
 

____


 
 

La Limousine


 
Sous la neige, la Rolls Royce
S’arrête le long du quai.
Ah ! L’étrange, le lourd paquet
Qu’ils cachent sous leurs pelisses !
 
Aux cent cloches de la Néva,
Tandis que sonnent matines,
Le très saint moine Raspoutine
Docile au destin s’en va.
 
 

____


 
 

La Partie de pêche


 
N’ entendez-vous pas le bruit sourd
      Que font les brise-glace ?
Des blessures s’ouvrent, l’eau sourd.
      Glauque, de place en place.
 
Ils sont mangés par les brochets
      Aux voraces caresses
Ces doigts bien aimés que lèchait
      Alexandra de Hesse.
 
 

____


 
 

Le Colonel Romanoff


 
Le soir vient ; la bise têtue
      Dévaste les bouleaux ;
La voix des fontaines s’est tue
      À Tsarkoïe-Selo.
 
Poursuivant son ombre qu’allonge
      Le couchant solennel,
Erre dans le palais de songe
      Un pâle colonel.
 
 

1916-1917


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