René Chalupt

La Lampe et le Miroir, 1911


Antilles


 
Je songe à mon aïeul qui était médecin ;
Il avait sa maison sise à La-Pointe-à-Pitre.
Le soir, on se réunissait entre voisins
Quand des insectes d’or volaient contre les vitres.
 
Une négresse souple avec un pagne clair
Dont le pas nu rythmait le silence en sourdine
Apportait au jardin, sur la table de fer,
De l’eau et des confitures de barbadines.
 
Ou bien des fruits aux noms qui vous laissent rêveurs
Le corossol, la noix d’acajou, la vanille,
L’igname, la mangue à la juteuse saveur,
La goyave, le gombault ou la sapotille.
 
Vocables qu’on a déjà lus dans Robinson,
Vous provoquez l’émoi sensuel des papilles,
Vous fondez sous les dents quand on dit votre nom
Et suscitez la vie heureuse des Antilles !
 
Je me souviens des jours que je n’ai pas vécus,
De la vieille maison de la Rue des Abymes ;
Le chien m’accueille avec un jappement aigu
Et je retrouve tous les êtres qui l’animent :
 
D’abord l’aïeul avec son chapeau de planteur ;
Il a le teint très mat, les yeux bruns, les mains fines,
La lèvre sensuelle est pleine de douceur,
La voix se plie en des inflexions câlines.
 
Son épouse et sa fille ont des châles brodés
Sur leur robe légère en mousseline blanche ;
Du balcon où leurs bras demeurent accoudés
Elles suivent les oiseaux-mouches dans les branches.
 
Et puis le vieil esclave attaché comme un chien
Qui soigne le cheval et qui fait la cuisine
Et la jeune négresse avec un voile indien
Et des colliers de cailloux bleus sur la poitrine.
 
Îles où mes parents connurent le bonheur
De longs jours coulés à l’abri d’un climat tendre.
J’entends vos banjos fous qui chantent dans mon cœur
Et mes yeux clignent aux lueurs des scolopendres !
 
Un navire est en moi plein de bois de santal !
Il est venu sans hâte, au gré des brises molles,
Porter le nonchaloir en mon fleuve natal
Et c’est pourquoi je sens des langueurs de créole
Faire pâlir mon sang vermeil d’occidental.
 

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