Louis Bouilhet

Festons et astragales, 1859


Tou-Tsong


 
Le long du fleuve Jaune, on ferait bien des lieues,
Avant de rencontrer un mandarin pareil.
Il fume l’opium, au coucher du soleil,
Sur sa porte en treillis, dans sa pipe à fleurs bleues.
 
D’un tissu bigarré son corps est revêtu ;
Son soulier brodé d’or semble un croissant de lune ;
Dans sa barbe effilée il passe sa main brune,
Et sourit doucement sous son bonnet pointu.
 
Les pêchers sont en fleurs ; une brise légère
Des pavillons à jour fait trembler les grelots ;
La nue, à l’horizon, s’étale sur les flots,
Large et couleur de feu, comme un manteau de guerre.
 
C’est Tou-Tsong le lettré ! Tou-Tsong le mandarin !
Le peuple, à son aspect, se recueille en silence,
Quand, sous le parasol qu’un esclave balance,
Il marche gravement au son du tambourin.
 
Dans ses buffets sculptés la porcelaine éclate ;
Il a de beaux lambris faits de bois odorants ;
Ses cloisons sont de toile aux dessins transparents,
Et la nappe, à sa table, est en drap d’écarlate.
 
Il laisse le riz fade à ceux du dernier rang ;
Le millet fermenté pour le peuple ruisselle ;
Il mange, à ses repas, le nid de l’hirondelle,
Et boit le vin sucré des rives de Kiang.
 
Puis, sillonnant le lac, au pied des térébinthes,
Sur la jonque bizarre il se berce en rêvant,
Ou, dans le pavillon qui regarde au levant,
Cause avec ses amis, sous les lanternes peintes.
 

Commentaire (s)
Déposé par Cochonfucius le 22 avril 2014 à 11h01

Chine d’antan
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Autrefois les Chinois portaient des tenues bleues :
Vus de loin, ils semblaient l’un à l’autre pareils.
Bleus sous la lourde pluie, bleu sous le fort soleil,
Marchant ou pédalant sur des lieues et des lieues.

Et ce bleu dont leur corps se trouvait revêtu
Prenait de clairs reflets lors de la pleine lune ;
Comme en Alsace on voit le bleu des belles prunes,
Comme en Touraine on voit le bleu des toits pointus.

Cette foule avançait, soulevant la poussière,
Cyclistes par millions, au son de leur grelot ;
Paisibles policiers pour endiguer ce flot,
Monde un peu bucolique, où rien ne changeait guère.

Il ne reviendra plus, le temps des mandarins ;
Le vieillard que je suis le regrette en silence,
Comme parfois regrette un paysan de France
La herse que traînait un rustique bourrin.

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