Dominique Bonnaud

(1864-1943)

Un autrе pоèmе :

Ρеtit sоnnеt sаuсе Соppéе

 

 

Dominique Bonnaud

in La Bonne Chanson, 1909


Le Jour de l’an


 

Monologue humoristique dans la manière de Jehan Rictus


C’est l’ jour de l’An, la Saint-Glin-glin !
Ousque l’ plus rat et l’ plus crasseux
I’ va la faire au généreux ;
I’ va n’exhiber sa galette
Et sortir ses p’tits fiferlins.
Derlin din din ! Derlin din din !
C’est la dans’ des cordons d’ sonnette !
C’est l’ jour de l’An, la Saint-Glin-glin.

Et ça commence d’ puis l’aurore,
Avec les orgues d’ Barbari’
Qui nous barb’nt avec leur « Verdi »
Et leurs : « Dieu ! que ma voix im-plo-o-re »
Aux carr’fours, c’est les grands concerts :
Bugue et piston. Oh ! yaïe ! ma mère !
Donnés par l’orchestre ordinaire
Du casino des « courants d’air »
L’ concert Colonn’ des coryzas,
L’ Chevillard des fuxions d’ poitrine,
En train d’écorcher « La Tzarine »
Ou ben « La marche d’Aïda »
Ou ben l’entrac’ inévitable
D’ « Cavalera Rusticana » !...

Et tant pis si c’te musiqu’-là
A vous paraît pas admirable !...
I’ faut pourtant pas vous attendre,
Pour la somm’ modique d’ deux sous,
À c’ qui vont v’nir jusque chez vous
Tout exprès pour vous faire entendre
D’ la musique à Vincent d’Indy,
Ou ben encor du Debussy,
Du Mêlé-casse et Palissandre !
Ensuit’ les pianos mécaniques,
Comm’ des Pleyel épileptiques
Qui n’auraient la dans’ de Saint-Guy
Vienn’nt nous fich’ des gamm’s chromatiques
À dégoûter d’ Paderewski !

Et pis, c’est l’ flot des mistouflards,
Des train’-patins, des pleur’-misères,
Des victim’s plus ou moins sincères
D’ l’inondation du Saint-Bernard,
Les éclopés, les mal-fichus,
Ceuss’ qu’a perdu dans un naufrage
Les deux guiboll’s, ou ceuss’ qu’a eu
Les yeux pris dans un engrenage.
Et tout ça va, vient, crie et braille,
Se rue à l’assaut du bourgeois,
Avec eun’ tripotée d’ marmaille,
Qui pleur’nt, qui geign’nt tous à la fois,
Un tas d’ goss’s plus ou moins pouilleux
Et qui mett’nt à nous extirper
Les aveux du porte-monnaie
Plus d’ardeur que Mossieu Leydet
À cuisiner ses accusées !

Et maint’nant, c’est à chaque étage
L’invasion des canendriers !
M’sieu l’ facteur arrive l’ premier :
Il entrouv’ sa boîte à cirage
Pour sortir avec précaution
L’almanach d’ l’administration,
L’ vieux canendrier légendaire,
Avec au dos, tout un fourbi,
Comm’ pour el livret militaire ;
Un p’tit cod’ pénal ben gentil,
Ousqu’on a soin d’ nous fair’ connaître
Qui gna quèqu’ part un Biribi
Pour ceuss’ qu’affranchit pas ses lettres :
Cent francs d’amend ! Deux ans d’ prison !
Boum ! servez chaud ! Merci d’ l’occase !
Eh ben ! n’en v’là d’un horizon !

Mais c’te fois, c’est la mort sans phrase.
V’là l’ pus terrible des enfants
Que l’ Louvre ait porté dans ses flancs !
V’là l’ canendrier artistique,
Bell’ Jardinière ou Plac’ Clichy,
Avec sujets méthologiques...
Quéqu’ chos’ comm’ des Botticelli
Qui s’raient peints à la mécanique !

D’autr’s, y nous la font au tableau,
Et dans un décor bucolique,
S’amus’nt à nous monter l’ bateau
D’eun’ petit’ scène à la Watteau :
Un berger auprès d’ sa bergère
Avec toute eun’ guirland’ légère
De p’tits n’amours, pansus, joufflus,
D’un rose ému, d’un rose ed’ crème,
À croir’ que c’est Boug’reau lui-même
Qui n’a peint leurs petits tutus !
Et juste en d’ssous des tourtereaux,
On peut lire en gros caractères :
« Allez frèr’s » ou « la Ménagère »
Et les prix courants d’ leurs fourneaux.
Ou ben des conseils hygiéniques,
Où l’on assure aux bons gogos
Que le quinquina Dubonnot
Est l’ seul qui n’ flanqu’ pas la colique !!
.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Pauvre Watteau ! pauvre Lancret !
Avec vos voyag’s à Cythère,
Vos bois pleins d’amoureux mystères
Où s’égarent d’un pas discret
Les « Guimard » et les « Parabère »,
Vos marquis, l’épée en verrouil
Ou ben en quart de civadière,
Font d’ la réclame aux cuisinières
Pour les nouill’s « Rivoire et Carret »
Ou pour la maison « Olibet »
Dame ! il faut quelquefois aussi
Mêler l’agréable à l’utile
En l’honneur de « Lefèvre-Utile »
« Qui biscuit utile dulci ! »

Mais après c’ délug’ des chromos,
— Ah n’en j’tez pus ! j’en ai ma claqu’ ! —
V’là maint’nant c’lui des almanachs :
El Mathieu d’ la Drôme, el Vermot,
Et l’ terrible Almanach « Hachette »
Avec ses douz’ cent mill’ recettes
Pour fair’ cuir’ les haricots verts,
Et ses p’tits renseign’ments divers
Sur les chos’s les plus disparates :
L’art de conserver les tomates,
L’âg’ de Napoléon premier
À la bataill’ de Marengo,
Et combien d’ temps qu’un escargot
Met pour monter un escalier,
La méthode qu’y faut adopter
Pour sauver les fourrur’s des mites,
La hauteur du Mont-Valérien,
La courbe du nez d’un Sémite
Comparée à cell’ d’un Aryen,
D’après Monsieur Édouard Drumont...
Et tout ça, pour un franc cinquante,
Pour trent’ pelos ! quoi ! pour errien !
Eune érudition épatante,
D’ quoi fair’ la barbe, nom d’un chien,
Même à des n’académiciens :

Y a pas à dir’, c’est rud’ment chouette !
Derlin din din ! Derlin din din !
C’est la dans’ des cordons d’ sonnette,
C’est l’ jour de l’An, la Saint-Glin-glin !
Salut à l’almanach Hachette !
 

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