Aloysius Bertrand

Gaspard de la nuit, 1842


Les Grandes Compagnies (1364)


 

Urbem ingredientur, per muros  current, domos conscendent, per fenestras intrabunt quasi fur.
Le Prophète Joël, chap. II, v. 9

I

 

Quelques maraudeurs, égarés dans les bois, se chauffaient à un feu de veille, autour duquel s’épaississaient la ramée, les ténèbres et les fantômes.

 

« Oyez la nouvelle ! dit un arbalétrier. Le roi Charles cinquième nous dépêche messire Bertrand du Guesclin avec des paroles d’appointement ; mais on n’englue pas le diable comme un merle à la pipée. »

 

Ce ne fut qu’un rire dans la bande, et cette gaîté sauvage redoubla encore, lorsqu’une cornemuse qui se désenflait pleurnicha comme un marmot à qui perce une dent.

 

« Qu’est ceci ? répliqua enfin un archer, n’êtes-vous pas las de cette vie oisive ? Avez-vous pillé assez de châteaux, de monastères ? Moi je ne suis ni soûl, ni repu. Foin de Jacques d’Arquiel, notre capitaine ! — Le loup n’est plus qu’un lévrier. — Et vive messire Bertrand du Guesclin, s’il me soudoie à ma taille et me rue par les guerres !

 

Ici la flamme des tisons rougeoya et bleuit, et les faces des routiers bleuirent et rougeoyèrent. Un coq chanta dans une ferme.

 

« Le coq a chanté et saint Pierre a renié Notre-Seigneur ! » marmotta l’arbalétrier en se signant.

 

 

II

 

« Noël ! Noël ! Par ma gaine, il pleut des carolus !

 

— Je vous en baillerai à chacun une boisselée !

 

— Point de gab ?

 

— Foi de chevalerie !

 

— Et qui vous baillera, à vous, si grosse chevance ?

 

— La guerre.

 

— Où ?

 

— En Espagnes. Mécréants y remuent l’or à la pelle, y ferrent d’or leurs hacquenées. Le voyage vous duit-il ? Nous rançonnerons au pourchas les Maures qui sont des Philistins !

 

— C’est loin, messire, les Espagnes !

 

— Vous avez des semelles à vos souliers.

 

— Cela ne suffit pas.

 

— Les argentiers du roi vous compteront cent mille florins pour vous bouter le cœur au ventre.

 

— Tope ! nous rangeons autour des fleurs de lys de votre bannière la branche d’épine de nos bourguignotes. Que ramage la ballade ?

 

Oh ! du routier

Le gai métier !

 

— Eh bien ! vos tentes sont-elles abattues ? vos basternes sont-elles chargés ? Décampons. — Oui, mes soudrilles, plantez ici à votre départ un gland, il sera, à votre retour, un chêne ! »

 

Et l’on entendait aboyer les meutes de Jacques d’Arquiel qui courait le cerf à mi-côte.

 

 

III

 

Les routiers étaient en marche, s’éloignant par troupes, l’haquebutte sur l’épaule. Un archer se querellait à l’arrière-garde avec un juif.

 

L’archer leva trois doigts.

 

Le juif en leva deux.

 

L’archer lui cracha au visage.

 

Le juif essuya sa barbe.

 

L’archer leva trois doigts.

 

Le juif en leva deux.

 

L’archer lui détacha un soufflet.

 

Le juif leva trois doigts.

 

« Deux carolus ce pourpoint, larron ! s’écria l’archer.

 

— Miséricorde ! en voici trois, s’écria le juif. »

 

C’était un magnifique pourpoint de velours broché d’un cor de chasse d’argent sur les manches. Il était troué et sanglant.

 


Commentaire (s)
Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
Site Web :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Information requise.   * Cette adresse ne sera pas publiée.
 


Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Viviеn : «Ô fоrmе quе lеs mаins...»

Τоulеt : Sur lа Hаltе dе сhаssе dе Vаn Lоо.

Μаrоt : Dе sоi-mêmе

Rоnsаrd : «Yеuх, qui vеrsеz еn l’âmе, аinsi quе dеuх Ρlаnètеs...»

Соppéе : «Sеptеmbrе аu сiеl légеr tасhé dе сеrfs-vоlаnts...»

Ρеllеrin : «Εllе аimаit сеuх dоnt lе gоussеt...»

Соrbièrе : Lе Ρоètе еt lа Сigаlе

Соrbièrе : Lа Сigаlе еt lе pоètе

Fоrt : Εn rеvеnаnt dе Sаint-Μаrtin

☆ ☆ ☆ ☆

Rоllinаt : À l’inассеssiblе

Ρоpеlin : Lеs Сеrisеs

Сrоs : Vеrtigе

Αpоllinаirе : «Τu tе sоuviеns, Rоussеаu, du pауsаgе аstèquе...»

Vеrlаinе : «Lе sоlеil, mоins аrdеnt, luit сlаir аu сiеl mоins dеnsе...»

Dеlаruе-Μаrdrus : Ρоssеssiоn

Dеlаruе-Μаrdrus : Ρоssеssiоn

Vignу : Lеs Dеstinéеs

Cоmmеntaires récеnts

De Jаdis sur Αquаrеllе (Ρоpеlin)

De Сосhоnfuсius sur «Εn сhоisissаnt l’еsprit vоus êtеs mаlаpprisе...» (Rоnsаrd)

De Ιхеu.е sur À l’inассеssiblе (Rоllinаt)

De Сосhоnfuсius sur L’Αmоur (Gérаrd)

De Сосhоnfuсius sur Lе Lоup еt l’Αgnеаu (Lа Fоntаinе)

De Jаdis sur Ρуrrhа (Lесоntе dе Lislе)

De Jаdis sur «Ρаr l’аppеl sоuriаnt dе sа сlаirе étеnduе...» (Lа Villе dе Μirmоnt)

De Vinсеnt sur Un Ρеintrе (Hеrеdiа)

De Lе Gаrdеur d’Οiеs sur Ρоssеssiоn Frаnçаisе (Lеvеу)

De Frаnсisсо sur Dаns l’аubеrgе fumеusе... (Jаmmеs)

De Vinсеnt sur Lа Τоur dе Νеslе (Βеrtrаnd)

De Сhristiаn sur Lézаrd (Βruаnt)

De Dаmе Sаlаmаndrе sur «J’аi pоur mаîtrеssе unе étrаngе Gоrgоnе...» (Rоnsаrd)

De Jеаn-Ρаul ΙΙΙ sur «Εllе аimаit сеuх dоnt lе gоussеt...» (Ρеllеrin)

De јеаn-pаul sur «J’еntrаis сhеz lе mаrсhаnd dе mеublеs, еt là, tristе...» (Νоuvеаu)

De Сhristiаn sur Lа dеrnièrе rоndе (Frаnс-Νоhаin)

De Βirgittе sur Sоnnеt à mоn аmi R... (Αrvеrs)

De Vinсеnt sur Τrаnquillus (Hеrеdiа)

De Μаrсеlinе sur À mа bеllе lесtriсе (Βоuilhеt)

De Snоwmаn sur À Zurbаrаn (Gаutiеr)

De Саrlа Οliviеr sur Émilе Νеlligаn

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе