Pierre-Jean de Béranger


Jeanne-la-Rousse

ou LA FEMME DU BRACONNIER


Un enfant dort à sa mamelle ;
Elle en porte un autre à son dos.
L’aîné qu’elle traîne après elle,
Gèle pieds nus dans ses sabots.
Hélas ! des gardes qu’il courrouce
Au loin, le père est prisonnier.
Dieu, veillez sur Jeanne-la-Rousse ;
On a surpris le braconnier.
 
Je l’ai vue heureuse et parée ;
Elle cousait, chantait, lisait.
Du magister fille adorée,
Par son bon cœur elle plaisait.
J’ai pressé sa main blanche et douce
En dansant sous le marronnier.
Dieu, veillez sur Jeanne-la-Rousse ;
On a surpris le braconnier.
 
Un fermier riche et de son âge,
Qu’elle espérait voir son époux,
La quitta, parce qu’au village
On riait de ses cheveux roux.
Puis deux, puis trois ; chacun repousse
Jeanne qui n’a pas un denier.
Dieu, veillez sur Jeanne-la-Rousse ;
On a surpris le braconnier.
 
Mais un vaurien dit : « Rousse ou blonde,
Moi, pour femme, je te choisis.
En vain les gardes font la ronde ;
J’ai bon repaire et trois fusils.
Faut-il bénir mon lit de mousse ;
Du château payons l’aumônier. »
Dieu, veillez sur Jeanne-la-Rousse ;
On a surpris le braconnier.
 
Doux besoin d’être épouse et mère
Fit céder Jeanne qui, trois fois,
Depuis, dans une joie amère,
Accoucha seule au fond des bois.
Pauvres enfants ! chacun d’eux pousse
Frais comme un bouton printanier.
Dieu, veillez sur Jeanne-la-Rousse ;
On a surpris le braconnier.
 
Quel miracle un bon cœur opère !
Jeanne, fidèle à ses devoirs,
Sourit encor ; car, de leur père,
Ses fils auront les cheveux noirs.
Elle sourit ; car sa voix douce
Rend l’espoir à son prisonnier.
Dieu, veillez sur Jeanne-la-Rousse ;
On a surpris le braconnier.
 

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