Du Bellay


De l’inconstance des choses


Au Seigneur Pierre de Ronsard
Ode IIII


Nul, tant qu’il ne meure,
Heureux ne demeure :
Le Sort inconstant
Or’ se hausse, et ores
S’abaisse, et encores
Au ciel va montant.
 
La Nuit froide, et sombre
Couvrant d’obscure ombre
La Terre, et les Cieux,
Aussi doux que Miel
Fait couler du Ciel
Le Sommeil aux yeux.
 
Puis le Jour luisant
Au Labeur duisant
Sa Lueur expose,
Et d’un Teint divers
Ce grand Univers
Tapisse, et compose.
 
Quand l’Hiver tremblant
Les Eaux assemblant
De Glace polie,
Des Autres puissants
De deuil gémissants
La Rage délie.
 
La Terre couverte
De sa robe verte
Devient triste, et nue.
Le vent furieux
Vulturne en tous Lieux
Les forêts dénue.
 
Puis la Saison gaie
À la Terre essaie
Rendre sa verdure,
Qui ne doit durer,
Las ! mais endurer
Une autre froidure.
 
Ainsi font retour
D’un successif tour
Le Jour, et la Nuit,
Par même Raison
Chacune saison
L’une l’autre suit.
 
Le puéril Âge
Lubrique, et volage
Au Printemps ressemble.
L’Été vient après,
Puis l’Automne est près,
Puis l’Hiver, qui tremble.
 
Ô que peu durable
(Chose misérable)
Est humaine vie,
Qui sans voir le Jour
De ce clair Séjour
Est souvent ravie.
 
Sous le grand Espace
Du ciel, le Temps passe
Par course subite :
Théâtres, Colosses
En Ruines grosses
Le temps précipite.
 
Que sont devenus
Les Murs tant connus
De Troie superbe ?
Ilion est comme
Maint Palais de Rome
Caché, dessous l’Herbe.
 
Torrents, et Rivières
Bruyantes, fières
Courent en maint Lieux,
Ou Rochers, et Bois
Semblaient autrefois
Menacer les Cieux.
 
Les fières Montagnes
Aux humbles Campagnes
On voit égalées,
Maints Lieux foudroyés,
Les autres noyés
Des Ondes salées.
 
Règnes, et Empires
En meilleurs, et pires
On a vu changer,
Maint Peuple puissant
Ses Lois délaissant
Suivre l’Étranger.
 
Superbe Courage,
Qui ne crains Orage,
Foudre, ni Tempête,
À ton fier Marcher
Tu sembles toucher
Les Cieux de la Tête.
 
Mais ta voile enflée
De faveur soufflée
Mets hardiment bas,
Le ciel variable
Toujours amiable
Ne te sera pas.
 
Quoi donc ? ne sais-tu,
Qu’un Buisson battu
Moins est du Tonnerre,
Qu’un haut Chêne, ou Tremble,
Ou qu’un Mont, qui semble
Dépriser la Terre ?
 
Ami, qui pour vivre
Des ennuis délivre,
Que la Cour procure
T’es venu ranger
Comme un Étranger,
En la Tourbe obscure.
 
Ne regrette point
L’ambitieux point
De cette faveur.
Le Ciel favorable
D’un plus honorable
T’a fait receveur.
 
De Ronsard le Nom
Ne soit en Renom
Par le Populaire :
Ami, tu es tel,
Que rien, qu’Immortel,
Ne te pourrait plaire.
 
Laisse aux Courtisans
Les soucis cuisants :
Ne soit Curieux
Des biens acquérir,
Ou de t’enquérir
Du secret des Dieux.
 



Vers lyriques, 1549

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