Du Bellay

Vers lyriques, 1549


Chant du Désespéré


 
La Parque si terrible
À tous les animaux,
Plus ne me semble horrible,
Car le moindre des maux,
Qui m’ont fait si dolent,
Est bien plus violent.
 
Comme d’une fontaine
Mes yeux sont dégouttants,
Ma face est d’eau si pleine
Que bientôt je m’attends
Mon cœur tant soucieux
Distiller par les yeux.
 
De mortelles ténèbres
Ils sont déjà noircis,
Mes plaintes sont funèbres,
Et mes membres transis
Mais je ne puis mourir,
Et si ne puis guérir.
 
La fortune amiable
Est-ce pas moins que rien ?
Ô que tout est muable
En ce val terrien !
Hélas, je le connais
Que rien tel ne craignais.
 
Langueur me tient en laisse,
Douleur me fuit de près,
Regret point ne me laisse,
Et crainte vient après
Bref, de jour, et de nuit,
Toute chose me nuit.
 
La verdoyant’ campagne,
Le fleuri arbrisseau,
Tombant de la montagne,
Le murmurant ruisseau,
De ces plaisirs jouir
Ne me peut réjouir.
 
La musique sauvage
Du rossignol au bois
Contriste mon courage,
Et me déplaît la voix
De tous joyeux oiseaux,
Qui sont au bord des eaux.
 
Le cygne poétique
Lorsqu’il est mieux chantant,
Sur la rive aquatique
Va sa mort lamentant.
Las ! tel chant me plaît bien,
Comme semblable au mien.
 
La voix répercussive
En m’oyant lamenter
De ma plainte excessive
Semble se tourmenter,
Car cela que j’ai dit
Toujours elle redit.
 
Ainsi la joie et l’aise
Me vient de deuil saisir,
Et n’est qui tant me plaise
Comme le déplaisir.
De la mort en effet
L’espoir vivre me fait.
 
Dieu tonnant, de ta foudre
Viens ma mort avancer,
Afin que soie en poudre
Premier que de penser
Au plaisir que j’aurai
Quand ma mort je saurai.
 

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