Jules Barbey d’Aurevilly


La Beauté


 
Eh quoi ! vous vous plaignez, vous aussi, de la vie !
Vous avez des douleurs, des ennuis, des dégoûts !
Un dard sans force aux yeux, sur la lèvre une lie,
Et du mépris au cœur ! — Hélas ! c’est comme nous !
Lie aux lèvres ? — poison, reste brûlant du verre ;
Dard aux yeux ? — rapporté mi-brisé des combats ;
Et dans le cœur mépris ? — Éternel Sagittaire
        Dont le carquois ne tarit pas !
 
Vous avez tout cela, — comme nous, ô Madame !
En vain Dieu répandit ses sourires sur vous !
La Beauté n’est donc pas tout non plus pour la femme
Comme en la maudissant nous disions à genoux,
Et comme tant de fois, dans vos soirs de conquête,
Vous l’ont dit vos amants, en des transports perdus,
Et que, pâle d’ennui, vous détourniez la tête,
        Ô Dieu ! n’y pensant déjà plus...
 
Ah ! non, tu n’es pas tout, Beauté, — même pour Celle
Qui se mirait avec le plus d’orgueil en toi,
Et qui, ne cachant pas sa fierté d’être belle,
Plongeait les plus grands cœurs dans l’amour et l’effroi !
Ah ! non, tu n’es pas tout... C’est affreux ; mais pardonne !
Si l’homme eût pu choisir, il n’eût rien pris après ;
Car il a cru longtemps, au bonheur que tu donne,
        Beauté ! que tu lui suffirais !
 
Mais l’homme s’est trompé, je t’en atteste, Armance !
Qui t’enivrais de toi comme eût fait un amant,
Puisant à pleines mains dans ta propre existence,
Comme un homme qui boit l’eau d’un fleuve en plongeant.
Pour me convaincre, hélas ! montre-toi tout entière ;
Dis-moi ce que tu sais... l’amère vérité.
Ce n’est pas un manteau qui cache ta misère,
        C’est la splendeur de la Beauté !
 
Dis-moi ce que tu sais... De ta pâleur livide,
Que des tempes jamais tes mains n’arracheront
Et qui semble couler d’une coupe homicide
Que le Destin railleur renversa sur ton front ;
De ton sourcil froncé, de l’effort de ton rire,
De ta voix qui nous ment, de ton œil qui se tait,
De tout ce qui nous trompe, hélas ! et qu’on admire,
        Ah ! fais-moi jaillir ton secret.
 
Dis tout ce que tu sais... Rêves, douleur et honte,
Désirs inassouvis par des baisers cuisants,
Nuits, combats, voluptés, souillures qu’on affronte
Dans l’infâme fureur des échevèlements !
Couche qui n’est pas vide et qu’on fuit, — fatale heure
De la coupable nuit dont même on ne veut plus,
Et qu’on s’en va finir — au balcon — où l’on pleure,
        Et qui transit les coudes nus !
 
Ah ! plutôt, ne dis rien ! car je sais tout, Madame !
Je sais que le Bonheur habite de beaux bras ;
Mais il ne passe pas toujours des bras dans l’âme...
On donne le bonheur, on ne le reçoit pas !
La coupe où nous buvons n’éprouve pas l’ivresse
Qu’elle verse à nos cœurs, brûlante volupté !
Vous avez la Beauté, — mais un peu de tendresse,
Mais le bonheur senti de la moindre caresse,
        Vaut encor mieux que la Beauté.
 

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