Jules Barbey d’Aurevilly


L’Échanson


 

À Clary.


Tu ne sais pas, Clary, quand, heureuse, ravie,
Tu me tends ton épaule et ton front tour à tour,
Que dans la double coupe où je puise la vie
Il est un autre goût que celui de l’amour...
Ô ma chère Clary, tu ne sais pas sans doute
Qu’il est derrière nous un funèbre Échanson
Dont la main doit verser d’abord, goutte par goutte,
        Dans tout amour un froid poison.
 
Dès que nous nous aimons, cet Échanson terrible
Apparaît, — et grandit, comme un spectre fatal ;
Il ne nous quitte plus... présent, quoique invisible,
De l’amour partagé mystérieux vassal.
Partout où nous allons, comme un sinistre Page,
Il s’attache à nos pas, il se tient à nos flancs,
Et l’horrible poison que d’abord il ménage
        Bientôt il le verse à torrents !
 
Il le verse et l’on boit... Dans les yeux qu’on adore
Du poison répandu naissent, hélas ! des pleurs ;
Ils coulent ; on les boit ; — mais lui, lui, verse encore,
Et le poison cruel a filtré dans nos cœurs !
Il verse ; — et le baiser se glace aux lèvres pures ;
Il verse ; — et tout périt des plus fraîches amours !
Mais, comme indifférent à tant de flétrissures,
        L’Empoisonneur verse toujours !...
 
Ne l’as-tu jamais vu, ce pâle et noir Génie
Qui naît avec l’amour pour le faire mourir ?
N’as-tu jamais senti se glisser dans ta vie
Le poison qui, plus tard, doit si bien la flétrir ?
N’as-tu jamais senti, sur tes lèvres avides,
De l’Échanson de mort le philtre affreux passer ?...
Car le jour n’est pas loin peut-être où, les mains vides,
        Il n’aura plus rien à verser !
 
Et quand ce jour-là vient tout est fini pour l’âme ;
Tous les regrets sont vains, tous les pleurs superflus !
L’amant n’est plus qu’un homme, et l’amante une femme,
Et ceux qui s’aimaient tant, hélas ! ne s’aiment plus !
Une clarté jaillit, une clarté cruelle,
Qui montre les débris du cœur brisé, vaincu ;
« Ce n’est plus toi ! » dit-il. — « Ce n’est plus toi ! » dit-elle
        Le masque tombe, et l’on s’est vu.
 
Ô ma pauvre Clary, ma fidèle maîtresse,
Nous verrons-nous un jour ainsi (destin jaloux ! ),
Sans ce masque divin que nous met la jeunesse,
Masque d’illusions, cent fois plus beau que nous ?
Verrons-nous, ma Clary, — grand Dieu ! faut-il le croire ? —
Le noir Empoisonneur entre nous quelque jour,
Tout prêt à nous verser, à nous tout prêts à boire,
        L’effroyable ennui de l’amour ?
 
Hélas ! c’est déjà fait... j’ai bu du froid breuvage
Que l’Échanson de mort verse, — et qu’il faut tarir ;
Et j’ai senti, Clary, chaque jour davantage,
Que je l’épuiserais sans pouvoir en mourir !
S’il t’est doux de m’aimer, préserve ta tendresse,
Ne bois pas que bien tard, bien longtemps après moi !
Et rêve encor l’amour du cœur qui te délaisse...
        Du triste cœur qui fut à toi !
 

Février 1843.

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