Théodore de Banville

Trente-six ballades joyeuses, 1873


Ballade sur la gentille façon de Rose


 
Rose est toute caprice, et moi
J’adore son œil qui pétille,
Et je sens des bonheurs de roi
Rien qu’à lui baiser la cheville.
Elle s’habille, elle babille,
M’appelle avec son regard bleu,
Et puis s’enfuit comme une anguille :
Jamais ne vîtes si beau jeu.
 
Je marche, comme à Fontenoy,
Contre la folle qui frétille,
Et la voici presque en émoi.
Puis elle s’envole et grappille
Une praline à la vanille :
On dirait que je parle hébreu !
La bonne heure qu’elle gaspille !
Jamais ne vîtes si beau jeu.
 
Je veux la quereller, ma foi !
Mais sa colère est si gentille !
Allons, c’est moi qui fais la loi,
Je la caresse et je la pille.
Mais elle remet sa mantille,
M’effleure de sa lèvre en feu,
Et pleure pour ma peccadille :
Jamais ne vîtes si beau jeu.
 
 

Envoi.


 
Je baise une larme qui brille,
Un bout de dentelle, un cheveu ;
Elle rit, la méchante fille !
Jamais ne vîtes si beau jeu.
 

Février 1861.

Commentaire (s)
Déposé par Esther le 13 décembre 2012 à 13h14

Comment serait le sonnet nocturne correspondant?

[Lien vers ce commentaire]

Déposé par Cochonfucius le 13 décembre 2012 à 13h25

Le prince qui venait de son humble planète,
Qu’il fut désemparé en voyant, par milliers,
Des roses lui parler sur un ton familier !
« J’ai déjà bien du mal avec une fleurette,

Face à ce nombre-là je cours à la défaite ! »
Mais il fut détrompé par un vieux jardinier
Qui prodiguait ses soins aux buissons printaniers :
« Une rose isolée a su te tenir tête,

Car elle est tout pour toi, définitivement.
Chaque rose est pour moi un petit élément
Qui dans le vaste Tout, n’est rien d’indispensable.

L’individu qui sent l’intérêt général
En subit la contrainte et l’ascendant moral,
Comme au souffle du vent se livre un grain de sable ».

[Lien vers ce commentaire]

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