Apollinaire


Avenir



Quand trembleront d’effroi les puissants les ricombres
Quand en signe de peur ils dresseront leurs mains
Calmes devant le feu les maisons qui s’effondrent
Les cadavres tout nus couchés par les chemins
 
Nous irons contempler le sourire des morts
Nous marcherons très lentement les yeux ravis
Foulant aux pieds sous les gibets les mandragores
Sans songer aux blessés sans regretter les vies
 
Il y aura du sang et sous les rouges mares
Penchés nous mirerons nos faces calmement
Et nous regardons aux tragiques miroirs
La chute des maisons et la mort des amants
 
Or nous aurons bien soin de garder nos mains pures
Et nous admirerons la nuit comme Néron
L’incendie des cités l’écroulement des murs
Et comme lui indolemment nous chanterons
 
Nous chanterons le feu la noblesse des forges
La force des grands gars les gestes des larrons
Et la mort des héros et la gloire des torches
Qui font une auréole autour de chaque front
 
La beauté des printemps et les amours fécondes
La douleur des yeux bleus que le sang assouvit
Et l’aube qui va poindre et la fraicheur des ondes
Le bonheur des enfants et l’éternelle vie
 
Mais nous ne dirons plus ni le mythe des veuves
Ni l’honneur d’obéir ni le son du canon
Ni le passé car les clartés de l’aube neuve
Ne feront plus vibrer la statue de Memnon
 
Après sous le soleil pourriront les cadavres
Et les hommes mourront nombreux en liberté
Le soleil et les morts aux terres qu’on emblave
Donnent la beauté blonde et la fécondité
 
Puis quand la peste aura purifié la terre
Vivront en doux amour les bienheureux humains
Paisibles et très purs car les lacs et les mers
Suffiront bien à effacer le sang des mains
 

Commentaire (s)
Déposé par Cochonfucius le 5 novembre 2018 à 21h25

Autre chose que le jour
——————-

Un jour nous cesserons d’invoquer le sublime,
De croire à la grandeur de croire à des héros
Un jour nous cesserons d’élire des bourreaux
Pour qui la liberté n’est que source de crimes

Un jour reparlera le dieu Pan qui s’est tu
Avec un bel humour acquis dans son silence
Son âme près des cieux son coeur dans la balance
Et sans aucun effroi devant ce qui le tue

Un jour tu chanteras Bouddha en robe orange
Et tu nous laisseras t’embrasser sur le front
Un jour les prosateurs une muse aimeront
Devenue rossignol sur la plus haute branche

Les cygnes des jardins et les canards sauvages
Chanteront ces couplets posés sur nos genoux
Sachez que ces oiseaux sont des gens comme nous
Elle le sait déjà l’ondine du rivage

Je ne dis pas cela pour vous faire marcher
Nos frères emplumés sont amis de la Terre
Comme le sont aussi les loups et les panthères
Le duvet la toison nous aimons les toucher

Un jour tu chanteras ma Princesse d’Orange
Tu poseras ta main doucement sur mon front
Nous ne dirons plus rien car nous nous aimerons
Ou bien nous parlerons des choses qui nous branchent

Voyez la fin du monde est la fin des querelles
Et moi je ne saurais en être consterné
Je patiente sur Terre inutilement né
Comme le faisait Jean, berger des sauterelles

Comme faire aurait dû l’inventeur de la roue
Un jour viendra qui peut renverser les idoles
Qui sera de musique et non pas de paroles
Qui ne nous verra plus traverser dans les clous

Un jour vient qui fera de la Terre une orange
Nous aurons comme Pan des cornes sur le front
Les ondines du flot alors nous aimeront
Sous un nouveau soleil un astre à douze branches

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