Agénor Altaroche


Quel froid !


 
Sans feu Paris ne peut plus vivre ;
Il court, tout crispé de frissons,
Secouant sa barbe de givre
Et son lourd manteau de glaçons.
Sous la laine où le vent pénètre,
Chaque nez rouge que l’on voit
Dit encore mieux qu’un thermomètre :
              Quel froid ! Quel froid !
 
Dans sa mansarde crevassée,
Ouverte aux injures du temps,
Le pauvre sous la paille usée
Cache ses membres grelottants.
Trop faible, en vain sa voix appelle
Le pain qui manque... À son vieux toit
Un seul hôte reste fidèle :
              Le froid ! Le froid !
 
Le monarque, en dix-huit cent trente,
Sur ses pas amassait toujours
La foule enthousiaste, ardente,
Sous le chaud soleil des trois jours.
Mais quand sur le quai la cour passe,
Aujourd’hui, Seine et peuple, on voit
Tout immobile, tout de glace...
              Quel froid ! Quel froid !
 
Toujours la gauche dynastique,
Éprise de programmes creux,
Poursuit sa futile tactique
De demi-pas, de demi-vœux.
Son éloquence en vain s’agite
Et tourne dans un cercle étroit ;
Le peuple dit en passant vite :
              C’est froid ! C’est froid !
 
Chaque matin, près de Lisette,
Mon voisin, adroit séducteur,
Sans feu, dans une humble chambrette
De sa flamme exprime l’ardeur.
Mais lorsqu’après l’amour en fraude,
L’amour conjugal le reçoit,
Quoique la chambre soit bien chaude,
              Quel froid ! Quel froid !
 
En dépit des calorifères,
Le froid pénètre un peu partout,
Dans les salons des ministères,
Et même dans plus d’un grand raout.
À l’Institut où l’on sommeille,
Aux Cours où sans peine on s’assoit,
Aux Français où l’art se réveille,
              Quel froid ! Quel froid !
 
Mais je sens, malgré ma douillette,
Qu’en mon corps le froid s’est glissé,
Car le feu sacré du poète
Est lui-même au froid exposé,
Je n’ai plus la force d’écrire
Et la plume échappe à mon doigt...
Cessons, car vous pourriez me dire
              C’est froid ! C’est froid !
 

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