Rimbaud

Illuminations, 1874


Après le déluge

 

Aussitôt après que l’idée du Déluge se fut rassise,

Un lièvre s’arrêta dans les sainfoins et les clochettes mouvantes et dit sa prière à l’arc-en-ciel à travers la toile de l’araignée.

Oh ! les pierres précieuses qui se cachaient, — les fleurs qui regardaient déjà.

Dans la grande rue sale les étals se dressèrent, et l’on tira les barques vers la mer étagée là-haut comme sur les gravures.

Le sang coula, chez Barbe-Bleue, — aux abattoirs, — dans les cirques, où le sceau de Dieu blêmit les fenêtres. Le sang et le lait coulèrent.

Les castors bâtirent. Les « mazagrans » fumèrent dans les estaminets.

Dans la grande maison de vitres encore ruisselante les enfants en deuil regardèrent les merveilleuses images.

Une porte claqua, et sur la place du hameau, l’enfant tourna ses bras, compris des girouettes et des coqs des clochers de partout, sous l’éclatante giboulée.

Madame *** établit un piano dans les Alpes. La messe et les premières communions se célébrèrent aux cent mille autels de la cathédrale.

Les caravanes partirent. Et le Splendide Hôtel fut bâti dans le chaos de glaces et de nuit du pôle.

Depuis lors, la Lune entendit les chacals piaulant par les déserts de thym, — et les églogues en sabots grognant dans le verger. Puis, dans la futaie violette, bourgeonnante, Eucharis me dit que c’était le printemps.

— Sourds, étang, — Écume, roule sur le pont, et par-dessus les bois ; — draps noirs et orgues, — éclairs et tonnerre, — montez et roulez ; — Eaux et tristesses, montez et relevez les Déluges.

Car depuis qu’ils se sont dissipés, — oh les pierres précieuses s’enfouissant, et les fleurs ouvertes ! — c’est un ennui ! et la Reine, la Sorcière qui allume sa braise dans le pot de terre, ne voudra jamais nous raconter ce qu’elle sait, et que nous ignorons.


Commentaire (s)
Déposé par Cochonfucius le 3 juillet 2013 à 11h11

Le déluge s’assoit et le lièvre s’arrête.
Cachés sont les trésors, et visibles les fleurs.
L’avenue se remplit d’innombrables vendeurs,
La mer est en gradins, vagues crête sur crête.

Coulent le sang vermeil, le lait que le veau tète ;
Fume le mazagran du castor bâtisseur,
Coule l’eau sur la vitre auprès d’enfants rêveurs ;
L’un d’entre eux a montré le vent aux girouettes.

Une dame établit un piano sur les cimes.
Un hôtel est bâti dans les lointains ultimes.
Vers la lune a crié au désert un chacal;

Si le printemps ici vient à trouver refuge,
Nous allons demander le retour du déluge :
Autrement se taira la Dame de Cristal.

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Déposé par Cochonfucius le 2 décembre 2019 à 11h31

Nef antédiluvienne
----------

C’est la nef de jadis, qui jamais ne s’arrête,
La nef des Néphilims au pont couvert de fleurs ;
Leurs voiles sont tissées de diverses couleurs,
La coque est le travail d’un charpentier de Crète.

Ils ont fait quatre fois le tour de la planète,
Suivis en certains lieux par quelques dériveurs ;
Ils n’ont jamais d’argent, ils sont plutôt rêveurs,
Ils ont pourtant soumis le peuple des Vénètes.

Quand la mer a monté, noyant les hautes cimes,
Privant bien des vivants de leurs forces ultimes,
Leurs nefs ont échappé à ce piège inclément.

Noé sur sa colline ayant trouvé refuge,
Sa nef est échouée jusqu’au prochain déluge ;
Celle des Néphilims vogue indéfiniment.

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Déposé par Cochonfucius le 10 janvier 2020 à 11h37

Porte interdimensionnelle
------------------------

Je vais jusqu’à la porte, et puis là je m’arrête,
Admirant ce travail fait par des bricoleurs ;
Je suis impressionné par le choix des couleurs,
C’est un étrange seuil qu’à franchir je m’apprête.

L’architecte des lieux vient d’une autre planète,
Ce qui donne à son style une obscure saveur ;
C’est un bon technicien, mais c’est un grand rêveur,
Surtout quand il a bu de nombreuses canettes.

Cette porte conduit (tout au moins, je l’estime)
Au bord de l’Univers, vers ses confins ultimes,
J’ai lu ça l’autre jour dans un petit roman.

Mais serait-il prudent de gagner ce refuge,
De partir en exil par un tel subterfuge ?
Aucun de mes traités ne le dit clairement.

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Déposé par Cochonfucius le 19 août 2020 à 13h48

Porte navale
---------

L’aventureux navire au péage s’arrête,
Son passage est payé par un don sans valeur ;
L’océan prend alors une vive couleur,
À voguer vers ailleurs les matelots s’apprêtent.

Nouvelles sont ces eaux sur la vieille planète,
Je n’en sais presque rien, j’ignore leur saveur ;
Je vois au ciel glisser des nuages rêveurs,
Ou bien peut-être pas, l’image n’est pas nette.

La route du vaisseau se décide à l’estime,
Car nul ne sait vraiment quel est son but ultime ;
La nef change de cap sous le noir firmament.

C’est une embarcation, ce n’est pas un refuge ;
Le capitaine agit sans aucun subterfuge,
Regardant au lointain, avançant prudemment.

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