Verlaine

Poèmes saturniens, 1866


Mon rêve familier


 
Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime,
Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend.
 
Car elle me comprend, et mon cœur, transparent
Pour elle seule, hélas ! cesse d’être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.
 
Est-elle brune, blonde ou rousse ? — Je l’ignore.
Son nom ? Je me souviens qu’il est doux et sonore
Comme ceux des aimés que la Vie exila.
 
Son regard est pareil au regard des statues,
Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L’inflexion des voix chères qui se sont tues.
 

Commentaire (s)
Déposé par Cochonfucius le 20 janvier 2013 à 10h57

Moi, dont l’esprit jamais ne fut trop pénétrant,
Je préfère les jours qui passent sans problème,
Qui ne sont, chaque fois, ni tout à fait le même
Ni tout à fait un autre, et rien ne m’y surprend.

Saveur de ce dimanche en mon coeur transparent :
Au ciel un doux soleil, de mon bonheur l’emblème,
Sur l’horizon parfois quelques nuages blêmes,
Et la brise au jardin dansant et murmurant.

Qu’apportera demain, pour l’instant, je l’ignore.
Je marche dans les rues du village sonore
Reconnaissant (ou non) les passants qui sont là.

La neige semble avoir modelé des statues,
Et, dans le parc, si blanche, et calme, et grave, elle a
Fait que beaucoup de voix aujourd’hui se sont tues.

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Déposé par Queneau le 21 janvier 2013 à 18h57

                   RUE PAUL VERLAINE

Je fais parfois le rêve étrange et pénétrant
d’une rue en étain blanchâtre et maternelle
l’un et l’autre trottoir palpite comme une aile
tandis que sa chaussée a tout son poids d’étant

Les ruisseaux de plomb pur s’écoulent dans l’étang
qu’engloutit une bouche à béance immortelle
à chaque extrémité s’inscrit une marelle
que ne traverse point le vulgaire impétrant

Sous un ciel de titane un seul toit promeneur
lentement se déplace au-dessus des bâtisses
où grouille un animal qui ressemble à ma soeur

Calme en son sicamor incertaine et factice
cette voie a le charme amarante et boudeur
de pouvoir se plier sans perdre son odeur

(Courir les rues)

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Déposé par Cochonfucius le 30 mai 2020 à 12h22

Grenouille onirique
--------------

À sortir du sommeil je suis récalcitrant,
Dans le monde du rêve on a moins de problèmes;
On y peut visiter l’abbaye de Thélème,
On y voit des vivants chaque nuit différents.

J’y trouve une grenouille en un lac transparent,
Qui dans cet univers fait figure d’emblème:
Elle a pour courtisans quelques fantômes blêmes,
Qui derrière son dos parfois vont murmurant.

Elle peut m’enseigner les langues que j’ignore,
Et j’aime découvrir ces mystères sonores ;
Un grand catoblépas vient lui donner le la.

Un compagnon sculpteur m’offrira sa statue,
Il a su capturer le sourire qu’elle a ;
Je peux l’entendre encore alors qu’elle s’est tue.

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