Verhaeren

Les Villages illusoires, 1895


Le Fossoyeur


 
Là-bas,
Dans le jardin des ifs et des trépas,
Depuis toujours, un homme bêche
La terre sèche.
 
Autour de lui, quelques saules se survivant
Pleurent — et quelques fleurs navrées
D’être éternellement, par la pluie et le vent
Et la tempête, chavirées.
 
Le sol, il n’est que trous et bosses ;
Aux quatre coins, bâillent des fosses :
L’hiver, le froid y fend les pierres,
L’été, pendant les juins, on y entend,
Par le silence haletant,
Vivre la mort, qui germe au fond des bières.
 
Depuis des temps qu’il ne sait pas,
Le fossoyeur emplit la terre
Des cadavres de sa misère.
 
Et tous les jours, par les chemins dolents,
Ils arrivent les cercueils blancs ;
Infiniment, ils arrivent vers lui de loin,
Du fond des bourgs, du fond des coins
Perdus, dans la campagne immense ;
Ils arrivent, suivis de gens en noir,
À toute heure, jusques au soir,
Et dès l’aube, leurs longs cortèges recommencent.
 
Le fossoyeur entend des glas,
Tout au lointain, sous les cieux las,
Depuis des temps qu’il ne sait pas.
 
Les cercueils blancs sont pleins de ses douleurs :
Voici ses désirs fous vers les soirs mortuaires,
Voici ses deuils d’il ne sait quoi, voici ses pleurs
Tachant de sang le lin pieux de ses suaires.
 
Voici ses souvenirs et leurs regards usés
À venir de si loin, par à travers les heures,
Lui rappeler la peur dont leurs âmes se meurent ;
Voici le torse en deux de son orgueil cassé.
 
Voici son héroïsme à qui rien ne répond ;
Son courage ployant, sous sa lourde armature,
Et sa pauvre vaillance, avec des trous au front,
Et ses grands yeux, changés en nids de pourriture.
 
Le fossoyeur regarde au loin les chemins lents
Marcher vers lui, avec leurs poids de cercueils blancs.
 
Ce sont encor ses plus nettes pensées,
Une à une, sous sa tiédeur, décomposées ;
Ce sont ses purs amours des jours naïfs,
Souillés, en des miroirs tentateurs et lascifs ;
 
Ce sont ses fiers serments muets, faits à soi-même,
Qu’il a biffés, comme on entaille un diadème ;
 
Et le geste de son vouloir en coup d’éclair
Qui gît inerte et qu’il ne peut redresser clair.
 
Le fossoyeur, au son des glas,
Bêche le coin des ifs et des trépas,
Depuis des temps qu’il ne sait pas.
 
Voici son rêve, éclos en joie et oubliance,
Qu’il a lâché dans les soirs noirs de la science.
Qu’il a vêtu de plume et de flamme cueillies
— Ailes rouges — aux vols passants de la folie,
 
Qu’il a lancé, parmi les loins inaccessibles,
Là-haut, vers la conquête en or de l’impossible,
Et qui retombe en lui des grands cieux réfractaires,
Sans même avoir touché l’immobile mystère.
 
Le fossoyeur remue, à coups de bêche,
Avec ses bras maigres et las,
— Depuis quels temps ? — la terre sèche.
 
Et les voici, pour son angoisse et son remords,
Les pardons refusés à ceux qui avaient tort.
 
Et les voici les pleurs muets et les prières.
Qu’il n’a point écoutés, dans les yeux de ses frères.
 
Et les voici l’insulte aux humbles et aux doux
Et le rire, quand ils ployaient les deux genoux.
 
Et le sarcasme aride ou le reniement sombre,
Devant le dévouement offrant ses mains dans l’ombre.
 
Le fossoyeur ardent et las,
Cachant son mal, au son des glas,
Fatigue, à coups de bêche,
La terre sèche.
 
Et puis voici les peurs, au bord des suicides,
Quand l’heure qui remet vainc l’heure qui décide.
 
Et puis le crime et sa terreur qu’il a tâtés,
Avec ses maigres doigts furtifs et exaltés.
 
Et puis, sa manie âpre et sa rage fervente
D’être celui qui vit de sa propre épouvante.
 
Et puis, le doute immense et l’effroi violent
Et la folie, avec ses yeux de marbre blanc.
 
Le fossoyeur, avec terreur,
La tête en proie au son des glas,
Jette sans cesse, à coups de bêche,
Sur son passé, la terre sèche.
 
Il regarde les jours tués — et les présents
Matant chaque sursaut d’avenir frémissant,
 
Tordant, entre leurs mains, dont les doigts bougent,
Goutte à goutte, le sang futur de son cœur rouge,
Mâchant, avec leurs dents, qui broyent et cassent,
La chair de l’avenir pour n’en laisser que la carcasse ;
 
Et lui montrant, en des cercueils emprisonnés,
Ses vœux déjà défunts, bien que non encor nés.
 
Le fossoyeur entend là-bas,
Toujours plus lourd, le son des glas
Tanguer, aux horizons des Nords.
 
Dites ! si les cloches hallucinantes
Interrompaient, un jour, leurs angoisses sonnantes,
Si le cortège illimité des morts
N’encombrait plus les grand-routes de ses remords !
 
Mais les bières — avec des pleurs et des prières — 
Immensément, suivent les bières,
Faisant halte, près des calvaires,
Pour aussitôt reprendre, à dos d’hommes, sur des civières,
Leur marche uniforme et morne,
Au long des champs, au long des clos, au long des bornes,
Au long de l’inconnu d’où l’effroi corne.
 
Et le vieil homme usé et sans appui,
Les regardant venir de l’infini vers lui,
N’a d’autre lot que de cacher, sous terre,
Sa mort multiple et fragmentaire
Et de planter, avec des doigts irrésolus,
— Depuis quels temps ? — il ne sait plus —
À la hâte, des croix dessus.
 

Commentaire (s)
Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
Site Web :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Information requise.   * Cette adresse ne sera pas publiée.
 


Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Gаutiеr : Quеstiоns

Hаrаuсоurt : Αu tеmps dеs féеs

Hеrеdiа : Lа Sоurсе

Jаmmеs : Ρrièrе pоur аimеr lа dоulеur

Соppéе : «С’еst vrаi, ј’аimе Ρаris d’unе аmitié mаlsаinе...»

Μаllеvillе : «Lе silеnсе régnаit sur lа tеrrе еt sur l’оndе...»

Dubоs : À Frоntоn : «Τоi qui, саpitаinе, оrаtеur...»

Lаmаrtinе : L’Αutоmnе

Βаudеlаirе : Μаdеmоisеllе Βistоuri

Ρаrnу : «D’un lоng sоmmеil, ј’аi gоûté lа dоuсеur...»

☆ ☆ ☆ ☆

Hаrаuсоurt : Αu tеmps dеs féеs

Сrоs : Lе Βut

Ρеllissоn-Fоntаniеr : «L’ехеmplе dе Gоdеаu...»

Αpоllinаirе : Lе Suiсidé

Νоuvеаu : Hуmnе

Αpоllinаirе : «Lе сhеmin qui mènе аuх étоilеs...»

Соrbièrе : Lе Ρоètе еt lа Сigаlе

Vоltаirе : «Si vоus vоulеz quе ј’аimе еnсоrе...»

Du Βеllау : «Τhiаrd, qui аs сhаngé еn plus grаvе éсriturе...»

Εlskаmp : «À présеnt с’еst lа nuit qui tоmbе...»

Cоmmеntaires récеnts

De Сосhоnfuсius sur «Μа Dаmе, је mе mеurs аbаndоnné d’еspоir...» (Rоnsаrd)

De Сосhоnfuсius sur Sur un mаi (Ρаssеrаt)

De Сосhоnfuсius sur Lа Sоurсе (Hеrеdiа)

De Jаdis sur À l’еnvеrs (Sеgаlеn)

De Xi’аn sur Μirlitоn (Соrbièrе)

De Jаdis sur Lа Сhèvrе (Rоllinаt)

De Xi’аn sur «Αimеz-vоus l’оdеur viеillе...» (Μilоsz)

De Dаmе dе flаmmе sur Vеrlаinе

De Сurаrе- sur Sur l’Hélènе dе Gustаvе Μоrеаu (Lаfоrguе)

De Dаmе dе flаmmе sur Οisеаuх dе pаssаgе (Riсhеpin)

De Сurаrе- sur «Ιl n’еst riеn dе si bеаu соmmе Саlistе еst bеllе...» (Μаlhеrbе)

De Xi’аn sur Lе Gigоt (Ρоnсhоn)

De Jаdis sur «Lе Sоlеil l’аutrе јоur sе mit еntrе nоus dеuх...» (Rоnsаrd)

De Dаmе dе flаmmе sur À sоn lесtеur : «Lе vоilà сеt аutеur qui sаit pinсеr еt rirе...» (Dubоs)

De Yеаts sur Ρаul-Jеаn Τоulеt

De Ιо Kаnааn sur «Μаîtrеssе, quаnd је pеnsе аuх trаvеrsеs d’Αmоur...» (Rоnsаrd)

De Rоzès sur Μédесins (Siсаud)

De Dаmе dе flаmmе sur «Hélаs ! vоiсi lе јоur quе mоn mаîtrе оn еntеrrе...» (Rоnsаrd)

De Rоzès sur Lе Сhеmin dе sаblе (Siсаud)

De Sеzоr sur «Jе vоudrаis biеn êtrе vеnt quеlquеfоis...» (Durаnt dе lа Βеrgеriе)

De KUΝG Lоuisе sur Villе dе Frаnсе (Régniеr)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе