Victor Segalen(1878-1919) |
Victor SegalenStèles, 1912
Que le sage seigneur de Lou dénombre ses chevaux avec orgueil ; ils sont gras et ronds dans la plaine : les uns jaunes, les uns noirs, les autres noir et jaune.
À son gré il les attelle, les accouple, les quadruple et les mène où il veut avec sécurité.
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Je suis mené par mes pensées, cavales sans mors, — une à une, deux à deux, quatre à quatre, tirant mon char incessant.
Belles cavales de toutes les couleurs : celle-ci pourpre et aubère-rose, cette autre noir-pâle avec les sabots cuivrés.
Je ne les touche point. Je ne les conduis pas : la vitesse élancée me détourne de voir avant.
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Quel éperdu dans ma course à rebours ! Sans lampe ni rênes, roulant d’un fond à l’autre des ténèbres seulement cinglées d’éclats des sabots choqués !
Je sais pourtant les pistes familières, le lieu où la Rouge hennit, où la Maigre bute et se couronne ; la fourche où l’attelage hésite et le mur que tout vient frapper du front.
Sous mes doigts caressant la pierre aimante, fidèle au Midi, je garde le sens de la lumière. o
Ha ! les foulées doublent et la vitesse et le vent. L’espace fou siffle à ma rencontre ; l’essieu brûle, le timon cabre, les rayons brillent en feu d’étoiles :
Je franchis les Marches d’Empire : je touche aux confins, aux passes ; je roule chez les tributaires inconnus.
Aux coups de reins se marque le relais : la bête qui m’emporte a le galop doux, la peau écailleuse et nacrée, le front aigu, les yeux pleins de ciel et de larmes :
La Licorne me traîne je ne sais plus où. Bramant de vertige, je m’abandonne. Qu’ils descendent au loin sous l’horizon fini les chevaux courts et gras du sage seigneur Mâ, duc de Lou.
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