Rodenbach

(1855-1898)

Le Miroir du ciel natal

(1898)

Les Lampes +
Les Femmes en mante +
Les Réverbères +
Les Jets d’eau +
Les Premières Communiantes +
Les Cygnes ×
Les Cloches +
Les Hosties +
Épilogue +
 

Rodenbach

Le Miroir du ciel natal, 1898


              VII


La flotte des heureux cygnes appareillait.
 
Un grand cri en chemin
A déchiré la trame du silence,
Un grand cri presque humain ;
Un nouveau cri s’élance.
On dirait qu’un des beaux cygnes va s’effeuiller.
 
C’était le plus beau, le plus calme ;
Tout à coup le voici
Fiévreux, transi ;
Il s’enfle comme une flamme !
Il s’effare ; il a des bonds
De moribond
Qui veut sortir de son lit.
 
L’eau du canal s’éraille ;
Le cygne se lève, défaille,
Et même, semble-t-il, son duvet en pâlit.
Le cri maintenant se module ;
C’est moins un cri qu’un hymne extasié,
Le son s’éteint dans le gosier,
Comme si c’était
Son aile à présent qui chantait,
Telle une grande harpe en tulle.
 
Le cygne chante.
Ah ! cette voix qu’on attendait,
Faible comme une absente
Qui revient mourir au pays.
Qui va mourir ? Quelle âme est en peine ?
Les cygnes, tout autour,
Songent au soir de l’agonie
Où ce sera leur tour
De se chanter avec cette voix presque humaine.
 
Le cygne chante.
Encore un peu, à voix diminuante...
C’est déjà comme un râle ;
Son duvet blanc se roidit
Et, quoique blanc, semble plus pâle.
Et tout se refroidit,
Et c’est le froid du vent du Nord,
Et on entend passer la mort !
 

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