Charles Péguy

La Tapisserie de Notre-Dame, 1913


V
Prière de déférence


 
Tant d’amis détournés de ce cœur solitaire
N’ont point lassé l’amour ni la fidélité ;
Tant de dérobement et de mobilité
N’ont point découragé ce cœur involontaire.
 
Tant de coups de fortune et de coups de misère
N’ont point sonné le jour de la fragilité ;
Tant de malendurance et de brutalité
N’ont point laïcisé ce cœur sacramentaire.
 
Tant de fausse créance et tant de faux mystère
N’ont point lassé la foi ni la docilité ;
Tant de renoncements n’ont point débilité
Le sang du rouge cœur et le sang de l’artère.
 
Pourtant s’il faut ce jour dresser un inventaire
Que la mort devait seule et conclure et sceller ;
S’il faut redécouvrir ce qu’il fallait celer ;
Et s’il faut devenir son propre secrétaire ;
 
S’il faut s’instituer et son propre notaire
Et son propre greffier et son double témoin,
Et mettre le paraphe après le dernier point,
Et frapper sur le sceau le chiffre signataire ;
 
S’il faut fermer la clause et lier le contrat,
Et découper l’article avec le paragraphe,
Et creuser dans la pierre et graver l’épigraphe,
S’il faut s’instituer recteur et magistrat ;
 
S’il faut articuler ce nouveau répertoire
Sans nulle exception et sans atermoiement,
Et sans transcription et sans transbordement,
Et sans transgression et sans échappatoire ;
 
S’il faut sur ces débris dresser un nouveau code,
Et sur ces châtiments dresser un nouveau roi,
Et planter l’appareil d’une dernière loi,
Sans nul événement et sans nul épisode :
 
Nul ne passera plus le seuil de ce désert
Qui ne vous soit féal et ne vous soit fidèle,
Et nul ne passera dans cette citadelle
Qui n’ait donné le mot qu’on donne à mot couvert.
 
Nul ne visitera ce temple de mémoire,
Ce temple de mémoire et ce temple d’oubli,
Et cette gratitude et ce destin rempli,
Et ces regrets pliés aux rayons de l’armoire.
 
Nul ne visitera ce cœur enseveli
Qui ne se soit rangé dessous votre conduite
Et ne se soit perdu dans votre auguste suite
Comme une voix se perd dans un chœur accompli.
 
Et nulle n’entrera dans cette solitude
Qui ne vous soit sujette et ne vous soit servante
Et ne vous soit seconde et ne vous soit suivante,
Et nulle n’entrera dans cette servitude,
 
Et nul ne franchira le seuil de ce palais,
Et la porte centrale et le parvis de marbre,
Et la vasque et la source et le pourpris et l’arbre,
Qui ne soit votre esclave et l’un de vos valets.
 
Et nul ne passera dans cette plénitude
Qui ne soit votre fils et votre serviteur,
Comme il est votre serf et votre débiteur,
Et nul ne passera dans cette quiétude,
 
Pour l’amour le plus pur et le plus salutaire
Et le retranchement et le même regret,
Et nul ne passera le seuil de ce secret
Pour l’amour le plus dur et le plus statutaire,
 
Et l’amour le plus mûr et le plus plein de peine,
Et le plus plein de deuil et le plus plein de larmes,
Et le plus plein de guerre et le plus plein d’alarmes,
Et le plus plein de mort au seuil de cette plaine.
 
Et pour le plus gonflé du plus ancien sanglot,
Et pour le plus vidé de la vieille amertume,
Et pour le plus lavé de la plus basse écume,
Et pour le plus gorgé du plus antique flot.
 
Et pour le plus pareil à cette lourde grappe,
Et pour le plus astreint aux treilles de ce mur,
Et pour le plus contraint comme pour le plus sûr,
Et pour le plus pareil à ce pli de la nappe.
 
Et nul ne passera dans cette certitude,
Pour l’amer souvenir et le regret plus doux,
Et le morne avenir et l’éternel remous
Des vagues de silence et de sollicitude.
 
Et nul ne franchira le seuil de cette tombe,
Pour un culte éternel encor que périssable,
Et le profond remous de ces vagues de sable
Où le pied du silence à chaque pas retombe,
 
Qui ne soit incliné vers vos sacrés genoux
Et ne soit sous vos pieds comme un chemin de feuille,
Et ne consente et laisse et ne prétende et veuille,
De l’épaisseur d’un monde être aimé moins que vous.
             

Commentaire (s)
Déposé par Cochonfucius le 18 juin 2016 à 17h16

Oppidum
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Un jour que je suivais la route solitaire
Qui, si souvent, m’accueille avec fidélité,
Un jour que le grand vent, dans sa moblité
Poursuivait,devant moi, sa course  involontaire,

Un jour que j’étais loin de l’humaine misère,
Un matin, oublieux de ma fragiité,
(Et la bise soufflait avec brutalité),
Je découvris un temple, un lieu sacramentaire,

Un oppidum ancien qu’emplissait le mystère.
Je me mis à genoux (quelle docilité),
Écoutant un prêcheur qui, sans débilité,
Fit résonner ce lieu, loin des grandes artères.

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