Hugo

(1802-1885)

L'Art d'être grand-père

(1877)

I — À Guernesey +
III — La Lune +
IV — Le Poème du Jardin des Plantes +
VII — L’Immaculée Conception ×

L’Ιmmасuléе Соnсеptiоn

VIII — Les Griffonnages de l’écolier +
X — Enfants, oiseaux et fleurs +
XV — Laus puero +
XVI — Deux chansons +
 

Hugo

L'Art d'être grand-père, 1877


L’Immaculée Conception


                  Ô Vierge sainte, conçue sans péché !
(Prière chrétienne.)


L’enfant partout. Ceci se passe aux Tuileries.
Plusieurs Georges, plusieurs Jeannes, plusieurs Maries ;
Un qui tette, un qui dort ; dans l’arbre un rossignol ;
Un grand déjà rêveur qui voudrait voir Guignol ;
Une fille essayant ses dents dans une pomme ;
Toute la matinée adorable de l’homme ;
L’aube et Polichinelle ; on court, on jase, on rit ;
On parle à sa poupée, elle a beaucoup d’esprit ;
On mange des gâteaux et l’on saute à la corde.
On me demande un sou pour un pauvre ; j’accorde
Un franc ; merci, grand-père ! et l’on retourne au jeu,
Et l’on grimpe, et l’on danse, et l’on chante. Ô ciel bleu !
C’est toi le cheval. Bien. Tu traînes la charrette,
Moi je suis le cocher. À gauche ; à droite ; arrête.
Jouons aux quatre coins. Non ; à Colin-Maillard.
Leur clarté sur son banc réchauffe le vieillard.
Les bouches des petits sont de murmures pleines,
Ils sont vermeils, ils ont plus de fraîches haleines
Que n’en ont les rosiers de mai dans les ravins,
Et l’aurore frissonne en leurs cheveux divins.
Tout cela c’est charmant. — Tout cela c’est horrible !
C’est le péché !
 
                              Lisez nos missels, notre bible,
L’abbé Pluche, saint Paul, par Trublet annoté,
Veuillot, tout ce qui fait sur terre autorité.
Une conception seule est immaculée ;
Tous les berceaux sont noirs, hors la crèche étoilée ;
Ce grand lit de l’abîme, l’hyménée, est taché.
Où l’homme dit Amour ! le ciel répond Péché !
Tout est souillure, et qui le nie est un athée.
Toute femme est la honte, une seule exceptée.
Ainsi ce tas d’enfants est un tas de forfaits !
Oiseau qui fais ton nid, c’est le mal que tu fais.
Ainsi l’ombre sourit d’une façon maligne
Sur la douce couvée. Ainsi le bon Dieu cligne
Des yeux avec le diable et dit : Prends-moi cela !
Et c’est mon crime, ô ciel, l’innocent que voilà !
Ainsi ce tourbillon de lumière et de joie,
L’enfance, ainsi l’essaim d’âmes que nous envoie
L’amour mystérieux qu’avril épanouit,
Ces constellations d’anges dans notre nuit,
Ainsi la bouche rose, ainsi la tête blonde,
Ainsi cette prunelle aussi claire que l’onde,
Ainsi ces petits pieds courant dans le gazon,
Cette cohue aimable emplissant l’horizon
Et dont le grand soleil qui rit semble être l’hôte,
C’est le fourmillement monstrueux de la faute !
Péché ! péché ! Le mal est dans les nouveau-nés !
Oh ! quel sinistre affront ! Prêtres infortunés !
 
Au milieu de la vaste aurore ils sont funèbres ;
Derrière eux vient la chute informe des ténèbres.
Dans les plis de leur dogme ils ont la sombre nuit.
Le couple a tort, le fruit est vil, le germe nuit.
De l’enfant qui la souille une mère est suivie.
Ils sont les justiciers de ce crime, la vie.
Malheur ! pas un hymen, non, pas même le leur,
Pas même leur autel n’est pur. Malheur ! malheur !
Ô femmes, sur vos fronts ils mettent d’affreux doutes.
Le couronnement d’une est l’outrage de toutes.
Démence ! ce sont eux les désobéissants.
On ne sait quel crachat se mêle à leur encens.
Ô la profonde insulte ! ils jettent l’anathème
Sur l’œil qui dit : je vois ! sur le cœur qui dit : j’aime !
Sur l’âme en fête et l’arbre en fleur et l’aube en feu,
Et sur l’immense joie éternelle de Dieu
Criant : Je suis le père ! et sans borne et sans voile
Semant l’enfant sur terre et dans le ciel l’étoile !
 

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