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(1842-1905)

Les Trophées

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Les Trophées, 1893


Le Triomphe du Cid


 
Les portes du palais s’ouvrirent toutes grandes,
Et le roi Don Fernan sortit pour recevoir
Le jeune chef rentrant avec ses vieilles bandes.
 
Quittant cloître, métier, champ, taverne et lavoir,
Clercs, bourgeois ou vilains, tout le bon peuple exulte ;
Les femmes aux balcons se penchent pour mieux voir.
 
C’est que, vengeur du Christ que le Croissant insulte,
Rodrigue de Bivar, vainqueur, rentre aujourd’hui
Dans Zamora qu’emplit un merveilleux tumulte.
 
Il revient de la guerre, et partout devant lui,
Sur son genet rapide et rayé comme un zèbre
Le cavalier berbère en blasphémant a fui.
 
Il a tout pris, pillé, rasé, brûlé, de l’Èbre
Jusques au Guadiana qui roule un sable d’or,
Et de l’Algarbe en feu monte un long cri funèbre.
 
Il revient tout chargé de butin, plus encor
De gloire, ramenant cinq rois de Morérie.
Ses captifs l’ont nommé le Cid Campeador.
 
Tel Ruy Diaz, à travers le peuple qui s’écrie,
La lance sur la cuisse, en triomphal arroi,
Rentre dans Zamora pavoisée et fleurie.
 
Donc, lorsque les huissiers annoncèrent : Le Roi !
Telle fut la clameur, que corbeaux et corneilles
Des tours et des clochers s’envolèrent d’effroi.
 
Et Don Fernan debout sous les portes vermeilles,
Un instant, ébloui, s’arrêta sur le seuil
Aux acclamations qui flattaient ses oreilles.
 
Il s’avançait, charmé du glorieux accueil...
Tout à coup, repoussant peuple, massiers et garde,
Une femme apparut, pâle, en habits de deuil.
 
Ses yeux resplendissaient dans sa face hagarde,
Et, sous le voile épars de ses longs cheveux roux,
Sanglotante et pâmée, elle cria : — Regarde !
 
Reconnais-moi ! Seigneur, j’embrasse tes genoux.
Mon père est mort qui fut ton fidèle homme lige ;
Fais justice, Fernan, venge-le, venge-nous !
 
Je me plains hautement que le Roi me néglige
Et ne veux plus attendre, au gré du meurtrier,
La vengeance à laquelle un grand serment t’oblige.
 
Oui, certe, ô Roi, je suis lasse de larmoyer ;
La haine dans mon cœur bout et s’irrite et monte
Et me prend à la gorge et me force à crier :
 
Vengeance, ô Roi, vengeance et justice plus prompte !
Tire de l’assassin tout le sang qu’il me doit ! —
Et le peuple disait : — C’est la fille du Comte.
 
Car d’un geste rigide elle montrait du doigt
Cid Ruy Diaz de Bivar qui, du haut de sa selle,
Lui dardait un regard étincelant et droit.
 
Et l’œil sombre de l’homme et les yeux clairs de celle
Qui l’accusait, alors se croisèrent ainsi
Que deux fers d’où jaillit une double étincelle.
 
Don Fernan se taisait, fort perplexe et transi,
Car l’un et l’autre droit que son esprit balance
Pèse d’un poids égal qui le tient en souci.
 
Il hésite. Le peuple attendait en silence.
Et le vieux Roi promène un regard incertain
Sur cette foule où luit l’éclair des fers de lance.
 
Il voit les cavaliers qui gardent le butin,
Glaive au poing, casque en tête, au dos la brigandine,
Rangés autour du Cid impassible et hautain.
 
Portant l’étendard vert consacré dans Médine,
Il voit les captifs pris au Miramamolin,
Les cinq Émirs vêtus de soie incarnadine ;
 
Et derrière eux, plus noirs sous leurs turbans de lin,
Douze nègres, chacun menant un cheval barbe.
Or, le bon prince était à la justice enclin :
 
— Il a vengé son père, il a conquis l’Algarbe ;
Elle, au nom de son père, inculpe son amant. —
Et Don Fernan pensif se caresse la barbe.
 
— Que faire, songe-t-il, en un tel jugement ? —
Chimène à ses genoux pleurait toutes ses larmes.
Il la prit par la main et très courtoisement :
 
— Relève-toi, ma fille, et calme tes alarmes,
Car sur le cœur d’un prince espagnol et chrétien
Les larmes de tes yeux sont de trop fortes armes.
 
Certes, Bivar m’est cher ; c’est l’espoir, le soutien
De Castille ; et pourtant j’accorde ta requête,
Il mourra si tu veux, ô Chimène, il est tien.
 
Dispose, il est à toi. Parle, la hache est prête ! —
Ruy Diaz la regardait, grave et silencieux.
Elle ferma les yeux, elle baissa la tête.
 
Elle n’a pu braver ce front victorieux
Qu’illumine l’ardeur du regard qui la dompte ;
Elle a baissé la tête, elle a fermé les yeux.
 
Elle n’est plus la fille orgueilleuse du Comte,
Car elle sent rougir son visage, enflammé
Moins encor de courroux que d’amour et de honte.
 
— C’est sous un bras loyal par l’honneur même armé
Que ton père a rendu son âme — que Dieu sauve !
L’homme applaudit au coup que le prince a blâmé.
 
Car l’honneur de Laynez et de Laÿn le Chauve,
Non moins pur que celui des rois dont je descends,
Vaut l’orgueil du sang goth qui dore ton poil fauve.
 
Condamne, si tu peux... Pardonne, j’y consens.
Que Gormaz et Laynez à leur antique souche,
Voient par vous reverdir des rameaux florissants.
 
Parle, et je donne à Ruy, sur un mot de ta bouche,
Belforado, Saldagne et Carrias del Castil. —
Mais Chimène gardait un silence farouche.
 
Fernan lui murmura : — Dis, ne te souvient-il,
Ne te souvient-il plus de l’amour ancienne ? —
Ainsi parle le Roi gracieux et subtil.
 
Et la main de Chimène a frémi dans la sienne.
 

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