Paul Claudel

Connaissance de l'Est, 1907


Novembre

Le soleil se couche sur une journée de paix et de labeur. Et les hommes, les femmes et les enfants, la tignasse pleine de poussière et de fétus, la face et les jambes maculées de terre, travaillent encore. Ici l’on coupe le riz ; là on ramasse les javelles, et comme sur un papier peint est reproduite à l’infini la même scène, de tous les côtés se multiplie la grande cuve de bois quadrangulaire avec les gens qui face à face battent les épis à poignées contre ses parois ; et déjà la charrue commence à retourner le limon. Voici l’odeur du grain, voici le parfum de la moisson. Au bout de la plaine occupée par les travaux agricoles on voit un grand fleuve, et là-bas, au milieu de la campagne, un arc de triomphe, coloré par le couchant d’un feu vermeil, complète le paisible tableau. Un homme qui passe auprès de moi tient à la main une poule couleur de flamme, un autre porte aux extrémités de son bambou, devant lui, une grosse théière d’étain, derrière un paquet formé d’une botte verte d’appétits, d’un morceau de viande et d’une liasse de ces taëls de papier d’argent que l’on brûle pour les morts, un poisson pend au-dessous par une paille. La blouse bleue, la culotte violette éclatent sur l’or verni de l’éteule.

 

— Que nul ne raille ces mains oisives !

L’ouragan même et le poids de la mer qui charge n’ébranlent pas la lourde pierre. Mais le bois s’en va sur l’eau, la feuille cède à l’air. Pour moi, plus léger encore, mes pieds ne se fixent point au sol, et la lumière, quand elle se retire, m’entraîne. Par les rues sombres des villages, à travers les pins et les tombes, et par la libre étendue de la campagne, je suis le soleil qui descend. Ni l’heureuse plaine, ni l’harmonie de ces monts, ni sur la moisson vermeille l’aimable couleur de la verdure, ne satisfont l’œil qui demande la lumière elle-même. Là-bas, dans cette fosse carrée que la montagne enclôt d’un mur sauvage, l’air et l’eau brûlent d’un feu mystérieux : je vois un or si beau que la nature tout entière me semble une masse morte, et au prix de la lumière même, la clarté qu’elle répand une nuit profonde. Désirable élixir ! par quelle route mystique, où me sera-t-il donné de participer à ton flot avare.

Ce soir le soleil me laisse auprès d’un grand olivier que la famille qu’il nourrit est en train de dépouiller. Une échelle est appliquée à l’arbre, j’entends parler dans le feuillage. Dans la clarté éteinte et neutre de l’heure, je vois éclater des fruits d’or sur la sombre verdure. M’étant approché, je vois chaque vergette se dessiner finement sur le sinople du soir, je considère les petites oranges rouges, je respire l’arôme amer et fort. Ô moisson merveilleuse, à un seul, à un seul promise ! fruit montré à je ne sais quoi en nous qui triomphe !

Avant que je n’atteigne les pins, voici la nuit et déjà la froide lune m’éclaire. Ceci me semble être une différence, que le soleil nous regarde et que nous regardons la lune ; son visage est tourné vers ailleurs, et comme un feu qui illumine le fond de la mer, par elle les ténèbres deviennent, seulement, visibles. — Au sein de cet antique tombeau, dans l’herbe épaisse de ce temple ruiné, sous la forme de belles dames ou de sages vieillards, vêtus de blanc, ne vais-je point rencontrer une compagnie de renards ? Déjà ils me proposent des vers et des énigmes ; ils me font boire de leur vin, et ma route est oubliée. Mais ces hôtes civils veulent me donner un divertissement ; ils montent debout l’un sur l’autre, — et mon pied désabusé s’engage dans le sentier étroit et blanc qui me ramène vers ma demeure.

 

Mais déjà au fond de la vallée je vois brûler un feu humain.


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