Paul Claudel(1868-1955) Connaissance de l'Est(1907) 1895 — 1905Fêtе dеs mоrts lе sеptièmе mоis Lе Risquе dе lа mеr 1900 — 1905 |
Paul ClaudelConnaissance de l'Est, 1907
Comme on ne peut manger, je remonte à la dunette, un morceau de pain dans la poche, et je joins, titubant, assourdi, souffleté, de violentes ténèbres et le bruit sans lieu de la confusion. Séparant mes lèvres dans la nullité, j’y conduis une bouchée aveugle, mais bientôt, partant de la lueur de l’habitacle, mes yeux peu à peu habitués reconnaissent la forme du navire, et au-delà, jusqu’aux limites de l’horizon rétréci, l’Élément en proie au Souffle. Je vois dans le cirque noir errer les pâles cavaleries de l’écume. Il n’y a point autour de moi de solidité, je suis situé dans le chaos, je suis perdu dans l’intérieur de la Mort. Mon cœur est serré par le chagrin de la dernière heure. Ce n’est point une menace vers moi brandie ; mais simplement je suis intrus dans l’inhabitable ; j’ai perdu ma proportion, je voyage au travers de l’Indifférent. Je suis à la merci des élations de la profondeur et du Vent, la force du Vide ; avec le bouleversement qui m’entoure aucun pacte, et la poignée d’âmes humaines que contient cet étroit vaisseau, comme un panier de son se dissiperait dans la matière liquide. Sur le sein de l’Abîme, qui, prêt à m’engloutir, me circonvient avec la complicité de ce poids que je constitue, je suis maintenu par une fragile équation. Mais je descends, pressé d’échapper à la vision de tristesse, dans ma cabine, et me couche. Cap au vent, le bateau se lève à la lame, et parfois l’énorme machine, avec ses cuirasses et ses chaudières, et son artillerie, et ses soutes gorgées de charbon et de projectiles, se rassied tout entière sur la vague comme l’écuyère qui, prête à bondir, se ramasse sur les jarrets. Puis vient un petit calme, et j’entends bien loin au-dessous de mon oreille l’hélice continuer son bruit faible et domestique.
Mais le jour qui suit, avant qu’il ne finisse, voit entrer notre navire à ce port retiré que la montagne enclôt comme un réservoir. Voici, de nouveau, la Vie ! Touché d’une joie rustique, je me reprends au spectacle interrompu de cette exploitation fervente et drue qu’elle est, naïvement originale du fonds commun, cette opération assidue, multiple, entremêlée, par laquelle toutes choses existent ensemble. Dans le moment que nous affourchons nos ancres, le Soleil par les échancrures de la montagne qui l’occulte dirige sur la terre quatre jets d’un feu si dense qu’ils semblent une émission de sa substance même. Avant qu’il ne les relève verticalement vers le ciel illimité, le Roi, debout sur la crête ultime, l’Œil de nos yeux, dans le miséricordieux éploiement de la Vision visible, à l’heure suprême avec majesté fait ostension de la distance et de la source. J’ai pour bienvenue cet adieu plus riche qu’une promesse ! La montagne a revêtu sa robe d’hyacinte, le violet, hymen de l’or et de la nuit. Je suis saisi d’une allégresse basse et forte. J’élève vers Dieu le remerciement de n’être point mort, et mes entrailles se dilatent dans la constatation de mon sursis. Je ne boirai point, cette fois encore, l’Eau amère.
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