Paul Claudel

Connaissance de l'Est, 1907


Le Pin

L’arbre seul, dans la nature, pour une raison typifique, est vertical, avec l’homme.

Mais un homme se tient debout dans son propre équilibre, et les deux bras qui pendent, dociles, au long de son corps, sont extérieurs à son unité. L’arbre s’exhausse par un effort, et cependant qu’il s’attache à la terre par la prise collective de ses racines, les membres multiples et divergents, atténués jusqu’au tissu fragile et sensible des feuilles, par où il va chercher dans l’air même et la lumière son point d’appui, constituent non seulement son geste, mais son acte essentiel et la condition de sa stature.

La famille des conifères accuse un caractère propre. J’y aperçois non pas une ramification du tronc dans ses branches, mais leur articulation sur une tige qui demeure unique et distincte, et s’exténue en s’effilant. De quoi le sapin s’offre pour un type avec l’intersection symétrique de ses bois, et dont le schéma essentiel serait une droite coupée de perpendiculaires échelonnées.

Ce type comporte, suivant les différentes régions de l’univers, des variations multiples. La plus intéressante est celle de ces pins que j’ai étudiés au Japon.

Plutôt que la rigidité propre du bois, le tronc fait paraître une élasticité charnue. Sous l’effort du gras cylindre de fibres qu’elle enserre, la gaîne éclate, et l’écorce rude, divisée en écailles pentagonales par de profondes fissures d’où suinte abondamment la résine, s’exfolie en fortes couches. Et si, par la souplesse d’un corps comme désossé, la tige cède aux actions extérieures qui, violentes, l’assaillent, ou, ambiantes, la sollicitent, elle résiste par une énergie propre, et le drame inscrit au dessin tourmenté de ces axes est celui du combat pathétique de l’Arbre.

Tels, le long de la vieille route tragique du Tokkaido, j’ai vu les pins soutenir leur lutte contre les Puissances de l’air. En vain le vent de l’Océan les couche : agriffé de toutes ses racines au sol pierreux, l’arbre invincible se tord, se retourne sur lui-même, et comme un homme arc-bouté sur le système contrarié de sa quadruple articulation, il fait tête, et des membres que de tous côtés il allonge et replie, il semble s’accrocher à l’antagoniste, se rétablir, se redresser sous l’assaut polymorphe du monstre qui l’accable. Au long de cette plage solennelle, j’ai, ce sombre soir, passé en revue la rangée héroïque et inspecté toutes les péripéties de la bataille. L’un s’abat à la renverse et tend vers le ciel la panoplie monstrueuse de hallebardes et d’écus qu’il brandit à ses poings d’hécatonchire ; un autre, plein de plaies, mutilé comme à coups de poutre, et qui hérisse de tous côtés des échardes et des moignons, lutte encore et agite quelques faibles rameaux ; un autre, qui semble du dos se maintenir contre la poussée, se rassoit sur le puissant contrefort de sa cuisse roidie ; et enfin j’ai vu les géants et les princes, qui, massifs, cambrés sur leurs reins musculeux, de l’effort géminé de leurs bras herculéens maintiennent d’un côté et de l’autre l’ennemi tumultueux qui les bat.

Il me reste à parler du feuillage.

Si, considérant les espèces qui se plaisent aux terres meubles, aux sols riches et gras, je les compare au pin, je découvre ces quatre caractères en elles : que la proportion de la feuille au bois est plus forte, que cette feuille est caduque, que, plate, elle offre un envers et un endroit, et enfin, que la frondaison, disposée sur les rameaux qui s’écartent en un point commun de la verticale, se compose en un bouquet unique. Le pin pousse dans des sols pierreux et secs ; par suite, l’absorption des éléments dont il se nourrit est moins immédiate et nécessite de sa part une élaboration plus forte et plus complète, une activité fonctionnelle plus grande, et, si je puis dire, plus personnelle. Obligé de prendre l’eau par mesure, il ne s’élargit point comme un calice. Celui-ci, que je vois, divise sa frondaison, écarte de tous côtés ses manipules ; au lieu de feuilles qui recueillent la pluie, ce sont des houppes de petits tubes qui plongent dans l’humidité ambiante et l’absorbent. Et c’est pourquoi, indépendant des saisons, sensible à des influences plus continues et plus subtiles, le pin montre un feuillage pérennel.


[...]

Commentaire (s)
Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
Site Web :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Information requise.   * Cette adresse ne sera pas publiée.
 


Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Τhаlу : L’Îlе lоintаinе

Lоrrаin : Déсаdеnсе

Βаudеlаirе : Саusеriе

Lоrrаin : Lа Μоrt dеs lуs

Сrоs : Αu саfé

Сrоs : À unе сhаttе

Rоllinаt : Lа Dаmе еn сirе

Vеrlаinе : Сlаir dе lunе

Silvеstrе : Lе Ρlus Dоuх Сhеmin

Dеsbоrdеs-Vаlmоrе : Lеs Sépаrés

☆ ☆ ☆ ☆

Lоuvеnсоurt : «Lеs fеmmеs еt lа mеr n’оnt riеn dе dissеmblаblе...»

Viviеn : Lеs Lèvrеs pаrеillеs

Spоndе : «Qui sоnt, qui sоnt сеuх-là, dоnt lе сœur idоlâtrе...»

Gаutiеr : «Dаns un bаisеr, l’оndе аu rivаgе...»

Lоrrаin : Μiss Μisеr

Hugо : Сhаnsоn еn саnоt

Viаu : «Τоut у сhеvаuсhе, tоut у fоut...»

Соppéе : «Αuprès dе Sаint-Sulpiсе, un spесtасlе оdiеuх...»

Hugо : Ρrès d’Αvrаnсhеs

Klingsоr : L’Αubеrgе

Cоmmеntaires récеnts

De Αdа еn Hérаldiе sur Sоnnеt : «Τristе, lоin dе l’Αmiе, еt quаnd l’été déсlinе...» (Sаintе-Βеuvе)

De Сосhоnfuсius sur «Lе Βаbуlоniеn sеs hаuts murs vаntеrа...» (Du Βеllау)

De Сосhоnfuсius sur Rеtrаitе (Sаmаin)

De Αdа еn Hérаldiе sur «Lеs fеmmеs еt lа mеr n’оnt riеn dе dissеmblаblе...» (Lоuvеnсоurt)

De Сосhоnfuсius sur «Βеаuх уеuх, sоrсiеrs еt dоuх, mеs uniquеs flаmbеаuх...» (Μоtin)

De Αdа еn Hérаldiе sur Lа Ρоrtе vitréе (Lа Villе dе Μirmоnt)

De Jаdis sur Lеs Сhrуsаlidеs (Lа Villе dе Μirmоnt)

De Сurаrе- sur Саusеriе (Βаudеlаirе)

De Jаdis sur Lе Сid (Fоurеst)

De Ρеrutz sur Lе Dеuil du mоulin (Соuté)

De Krоnеnbоurg sur «Εn un pеtit еsquif épеrdu, mаlhеurеuх...» (Αubigné)

De Ρоpаul ΙΙ sur Grееn (Vеrlаinе)

De Сurаrе- sur Lа Jumеnt Zizi (Rоllinаt)

De Сurаrе- sur «Lа mоrt а tоut mоn biеn еt mоn еspоir étеint...» (Αubin dе Μоrеllеs)

De Εsprit dе сеllе sur Lе Μаuvаis Jаrdiniеr (Gilkin)

De Vinсеnt sur «Dе Μуrtе еt dе Lаuriеr fеuillе à fеuillе еnsеrrés...» (Rоnsаrd)

De ΜаdаmеСоnnаssе sur «Jе sеns unе dоuсеur à соntеr impоssiblе...» (Rоnsаrd)

De Vinсеnt sur Dеvаnt dеuх pоrtrаits dе mа mèrе (Νеlligаn)

De Соrbеаu sur Lе Сосhоn (Rеnаrd)

De Gаrdiеn dеs саnаrds sur L’Εspоir еn Diеu (Μussеt)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе