Antoine de Bertin

(1752-1790)

Les Amours

(1780)

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Antoine de Bertin

Les Amours, 1780


À Catilie


 
          Va, ne crains pas que je l’oublie,
          Ce jour, ce fortuné moment,
          Où, pleins d’amour et de folie,
          Tous les deux, sans savoir comment,
          Dans un rapide emportement,
          Nous fîmes le tendre serment
          De nous aimer toute la vie.
          Tu n’avais pas encor seize ans ;
Les jeux seuls occupaient ta naïve ignorance ;
Tes plaisirs étaient purs, et tes goûts innocents ;
L’œil baissé, tu voyais avec indifférence
S’arrondir de ton sein les trésors ravissants.
De ces dons précieux je t’enseignai l’usage ;
Je sentis sous mes doigts le marbre s’animer ;
La pudeur colora les lis de ton visage ;
Ton tendre cœur s’ouvrit au doux besoin d’aimer.
      Te souvient-il de ces belles soirées,
Où dans le bois touffu nous respirions le frais ?
      Entre ta sœur et ta mère égarées,
Mes mains savaient toujours rencontrer tes attraits ;
      De mon bras gauche étendu par derrière,
      Je te serrais mollement sur mon cœur ;
      À leurs côtés je baisais ta paupière,
      Et ce péril augmentait mon bonheur.
Enfin je l’ai cueilli ce prix de ma tendresse,
Que tes cris refusaient à mon juste désir ;
          Tu sais avec combien d’adresse,
Malgré toi, par degrés, il fallut le saisir.
Tu frémis de douleur, tu répandis des larmes ;
Mais un dieu qui survint dissipa tes alarmes,
Et le plaisir guérit l’ouvrage du plaisir.
Prémices de l’amour, délicieuse ivresse,
          Ah ! que ne durez-vous toujours !
          Plaisirs, dont l’enfance intéresse,
Ne fuyez pas si vite ; arrêtez : qui vous presse ?
Votre aurore vaut seule un siècle de beaux jours.
Eh ! qui peut remplacer l’erreur enchanteresse
Où s’abandonne alors un amant éperdu ?
Le breuvage divin qu’a goûté sa maîtresse,
          Le fruit que sa bouche a mordu,
Son baiser du matin, sa première caresse,
L’attente d’un bonheur mille fois suspendu,
Et ce mot si touchant, ce seul mot, je vous aime,
Est peut-être aussi doux que la volupté même.
          Ô ma divinité suprême,
Prolongeons, s’il se peut, des moments aussi courts.
Laissons là la vieillesse et tous ses vains discours.
Je foule aux pieds ces biens que le vulgaire envie ;
Dans tes bras amoureux j’achèverais ma vie
Loin du bruit des cités et du faste des cours.
      Transportez-moi sous le pôle du monde,
Dans ces déserts glacés, où, tout couvert de peaux,
Seul, errant tristement dans une nuit profonde,
Le Lapon, emporté sur de légers traîneaux,
Promène incessamment sa hutte vagabonde ;
      Transportez-moi sous l’ardent équateur,
Dans les sables mouvants de l’inculte Libye :
Oui, j’aimerai toujours les yeux de Catilie ;
Oui, j’aimerai toujours son sourire enchanteur.
 

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