Marcel Schwob

(1867-1905)

 

Marcel Schwob


La Sacrifiée

Lilly et Nan étaient servantes de ferme. Elles portaient l’eau du puits, l’été, par le sentier à peine frayé dans les blés mûrs ; et l’hiver, qu’il fait froid, et que les glacillons pendillent aux fenêtres, Lilly venait coucher avec Nan. Pelotonnées sous les couvertures, elles écoutaient le vent huer. Elles avaient toujours des pièces blanches dans leurs poches, et guimpes fines à rubans cerise ; blondes pareillement, et ricassières. Tous les soirs elles mettaient au coin de l’âtre un baquet de belle eau fraîche ; où aussi elles trouvaient, disait-on, au saut du lit, les pièces d’argent qu’elles faisaient sonner dans leurs doigts. Car les pixies en jetaient au baquet après s’y être baignées. Mais Nan, ni Lilly, ni personne, n’avait vu de pixies, sinon que, dans les contes et ballades, ce sont quelques méchantes petites choses noires avec des queues tourbillonnantes.

Une nuit, Nan oublia de tirer de l’eau ; d’autant qu’on était en décembre, et que la chaîne rouillée du puits était enduite de glace. Comme elle dormait, les mains sur les épaules de Lilly, soudain elle fut pincée aux bras et aux mollets, et les cheveux de sa nuque furent cruellement tirés. Elle s’éveilla en pleurant : « Demain je serai noire et bleue ! » Et elle dit à Lilly : « Serre-moi, serre-moi : je n’ai pas mis le baquet de belle eau fraîche ; mais je ne sortirai pas de mon lit, malgré tous les “pixies” du Devonshire ». Alors la bonne petite Lilly l’embrassa, se leva, tira de l’eau, et plaça le baquet au coin de l’âtre. Quand elle se recoucha, Nan était endormie.

Et dans son sommeil la petite Lilly eut un rêve. Il lui sembla qu’une reine, vêtue de feuilles vertes, avec une couronne d’or sur la tête, s’approchait de son lit, la touchait et lui parlait. Elle disait : « Je suis la reine Mandosiane ; Lilly, viens me chercher. » et elle disait encore : « Je suis assise dans une prairie d’émeraudes, et le chemin qui mène vers moi est de trois couleurs, jaune, bleu et vert. » Et elle disait : « je suis la reine Mandosiane ; Lilly, viens me chercher. »

Puis Lilly enfonça sa tête dans l’oreiller noir de la nuit et elle ne vit plus rien. Or, le matin, comme le coq chantait, il fut impossible à Nan de se lever et elle poussait des plaintes aiguës, car ses deux jambes étaient insensibles et elle ne savait les remuer. Dans la journée, les médecins la virent et par grande consultation décidèrent qu’elle resterait sans doute étendue ainsi sans jamais plus marcher. Et la pauvre Nan sanglotait : car elle ne trouverait jamais de mari.

Lilly eut grand-pitié. Épluchant les pommes d’hiver, rangeant les nèfles, barattant le beurre, essuyant le petit-lait à ses mains rougies, elle imaginait sans cesse qu’on pourrait guérir la pauvre Nan. Et elle avait oublié le rêve, lorsqu’un soir où la neige tombait dru et qu’on buvait de la bière chaude avec des rôties, un vieux vendeur de ballades frappa à la porte. Toutes les filles de ferme sautèrent autour de lui, car il avait des gants, des chansons d’amour, des rubans, des toiles de Hollande, des jarretières, des épingles et des coiffes d’or.

— Voyez la triste histoire, dit-il, de la femme de l’usurier, pendant douze mois grosse de vingt sacs d’écus, aussi prise de l’envie bien singulière de manger des têtes de vipère à la fricassée et des crapauds en carbonade.

» Voyez la ballade du grand poisson qui vint sur la côte le quatorzième jour d’avril, sortit de l’eau plus de quarante brasses, et vomit cinq boisseaux d’anneaux de mariée tout verdis par la mer.

» Voyez la chanson des trois méchantes filles du roi et de celle qui versa un verre de sang sur la barbe de son père.

» Et j’avais aussi les aventures de la reine Mandosiane ; mais une coquine de bourrasque m’a tiré la dernière feuille des mains au tournant de la route. »

Aussitôt Lilly reconnut son rêve, et elle sut que la reine Mandosiane lui ordonnait de venir.

Et la même nuit, Lilly embrassa doucement Nan, mit ses souliers neufs et s’en alla seule par les routes. Or, le vieux vendeur de ballades avait disparu, et sa feuille s’était envolée si loin que Lilly ne put la trouver ; de sorte qu’elle ne savait ni ce qu’était la reine Mandosiane, ni où elle devait la chercher.

Et personne ne put lui répondre, bien qu’elle demandât sur son chemin aux vieux laboureurs qui la regardaient encore de loin, en s’abritant les yeux avec la main, et aux jeunes femmes enceintes qui causaient indolemment devant leurs portes, et aux enfants qui viennent justement de parler, auxquels elle baissait les branches des mûriers par les haies. Les uns disaient : « Il n’y a plus de reines » ; les autres : « Nous n’avons pas ça par ici ; c’est dans les vieux temps » ; les autres : « Est-ce le nom d’un joli garçon ? » Et d’autres mauvais conduisirent Lilly devant une de ces maisons des villes qui sont fermées le jour, et qui, la nuit, s’ouvrent et s’éclairent, disant et affirmant que la reine Mandosiane y séjournait, vêtue d’une chemise rouge et servie par des femmes nues.

Mais Lilly savait bien que la vraie reine Mandosiane était vêtue de vert, non de rouge, et qu’il lui faudrait passer sur un chemin de trois couleurs. Ainsi elle connut le mensonge des méchants. Cependant, elle marcha bien longtemps. Certes, elle passa l’été de sa vie, trottant par la poussière blanche, pataugeant par l’épaisse boue des ornières, accompagnée par les chariots des rouliers, et, parfois, le soir, quand le ciel avait une splendide nuance rouge, suivie par les grands chars où s’entassaient des gerbes et où quelques faux luisantes se balançaient. Mais personne ne put lui parler de la reine Mandosiane.

Afin de ne pas oublier un nom si difficile, elle avait fait trois nœuds à sa jarretière. Par un midi, étant allée loin vers le soleil qui se lève, elle entra dans une route jaune sinueuse qui bordait un canal bleu. Et le canal fléchissait avec la route et entre les deux un talus vert suivait leurs contours. Des bouquets d’arbrisseaux croissaient de part et d’autre ; et aussi loin que l’œil pouvait atteindre, on ne voyait que des marécages et l’ombre verdoyante. Parmi les taches des marais s’élevaient de petites huttes coniques et la longue route s’enfonçait directement dans les nuages sanglants du ciel.

Là elle rencontra un petit garçon, dont les yeux étaient drôlement fendus, et qui halait le long du canal une lourde barque. Elle voulut lui demander s’il avait vu la reine, mais s’aperçut avec terreur qu’elle avait oublié le nom. Lors elle s’écria, et pleura, et tâta sa jarretière, en vain. Et elle s’écria plus fort, voyant qu’elle marchait sur la route de trois couleurs, faite de poussière jaune, d’un canal bleu, et d’un talus vert. De nouveau, elle toucha les trois nœuds qu’elle avait noués, et sanglota. Et le petit garçon, pensant qu’elle souffrait et ne comprenant point sa douleur, cueillit au bord de la route jaune une pauvre herbe, qu’il lui mit dans la main.

— La mandosiane guérit, dit-il.

Voilà comment Lilly trouva sa reine vêtue de feuilles vertes.

Elle la serra précieusement, et retourna aussitôt sur la longue route. Et le voyage de retour fut plus lent que l’autre, car Lilly était lasse. Il lui parut qu’elle marchait depuis des années. Mais elle était joyeuse, sachant qu’elle guérirait la pauvre Nan.

Elle traversa la mer, où les vagues étaient monstrueuses. Enfin elle arriva dans le Devon, tenant l’herbe entre sa cotte et sa chemise. Et d’abord elle ne reconnut pas les arbres ; et il lui parut que tous les bestiaux étaient changés. Et dans la grand salle de la ferme, elle vit une vieille femme entourée d’enfants. Courant, elle demanda Nan. La vieille, surprise, considéra Lilly et dit :

— Mais Nan est partie depuis longtemps, et mariée.

— Et guérie ? Demanda joyeusement Lilly.

— Guérie, oui, certes, dit la vieille. — Et toi, pauvre, n’es-tu pas Lilly ?

— Oui, dit Lilly ; mais quel âge puis-je donc avoir ?

— Cinquante ans, n’est-ce pas, grand-mère, crièrent les enfants : elle n’est pas tout à fait si vieille que toi.

Et comme Lilly, lasse, souriait, le parfum très fort de la mandosiane la fit pâmer, et elle mourut sous le soleil. Ainsi Lilly alla chercher la reine Mandosiane et fut emportée par elle.


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