Verlaine

Jadis et Naguère, 1884


La Pucelle


                                               
À Robert Caze

 
Quand déjà pétillait et flambait le bûcher,
Jeanne qu’assourdissait le chant brutal des prêtres,
Sous tous ces yeux dardés de toutes ces fenêtres
Sentit frémir sa chair et son âme broncher.
 
Et semblable aux agneaux que revend au boucher
Le pâtour qui s’en va sifflant des airs champêtres,
Elle considéra les choses et les êtres
Et trouva son seigneur bien ingrat et léger.
 
« C’est mal, gentil Bâtard, doux Charles, bon Xaintrailles,
De laisser les Anglais faire ces funérailles
À qui leur fit lever le siège d’Orléans. »
 
Et la Lorraine, au seul penser de cette injure,
Tandis que l’étreignait la mort des mécréants,
Las ! pleura comme eût fait une autre créature.
   

Commentaire (s)
Déposé par Cochonfucius le 21 février 2013 à 10h50

Lorraine aux vignes d’or où l’oiseau vole bas,
Où le fruit et la fleur séduisent les abeilles,
Où le vin met au coeur de l’homme des merveilles,
Lorraine vient de perdre un sinistre combat.

Le sombre tribunal d’opprobre la frappa
Pour avoir remporté victoires nonpareilles.
Tant de jours d’argutie et tant de nuits de veille ;
On en vient au verdict : elle ne vivra pas.

Église, qu’as-tu fait de ton humble servante ?
Pourquoi l’as-tu plongée en mortelle épouvante ?
Pourquoi, de ton enfer, veux-tu l’effaroucher ?

Le bourreau, cependant, est fort heureux de vivre,
Lui qui travaille mieux quand il est un peu ivre,
Et rêve en balayant les cendres du bûcher.

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Déposé par Frederic Prokosch le 29 mai 2017 à 11h54

«Sunburned Ulysses», «Four Songs», III :
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O the vines were golden, the birds were loud,
The orchard showered, the honey flowed,
The Venice glasses were full of wine,
The women were geese and the men were swine,

And the lamp then flickered over the door.
And the gulls went screaming along the shore,
And the wolf crept down from the milkwhite hill
And the stars lay bright in the frozen well :

O my world, o what have you done to me?
For my love has turned to a laurel tree,
The axe hangs trembling over the Isles,
The Lyre has loosened her flaming miles,

And the door is locked and the key is lost
And the gulls lie stiffening in the frost
And the drifting snow is tracked with blood
And my love lies cold in the burning wood.

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Déposé par Cochonfucius le 15 avril 2020 à 11h54

Saison des agneaux
------------

Dupanloup fait la fête en son bel évêché,
Il prépare un festin pour douze jeunes prêtres ;
Un printanier soleil entre par les fenêtres,
Le cuisinier s’active à rôtir et trancher.

Tendres sont les agneaux qu’apporta le boucher,
Leur corps est imbibé de leur passé champêtre ;
À l’image de Dieu sont faits ces petits êtres,
Leur chair s’accommodant d’un petit vin léger.

Les prêtres ne sont pas des humains sans entrailles,
Leur coeur vibre à la noce ainsi qu’aux funérailles,
Cela sans excepter l’évêque d’Orléans.

Ils consomment l’agneau qu’exalte l’Écriture,
Et de même feront beaucoup de mécréants ;
Adieu, petit mouton, charmante créature.

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Déposé par Cochonfucius le 30 décembre 2022 à 11h30

Humble ambicoq
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C’est un monstre timide, il demeure caché,
Il quitte rarement sa demeure champêtre ;
Cette tanière n’a ni porte ni fenêtres,
Il est recommandé de s’y tenir couché.

Une oiselle l’aima, son coeur en fut touché,
Mais il n’a point tenté d’en devenir le maître ;
À cet amour fragile et qui venait de naître,
Il a voulu goûter, sans devoir s’attacher.

Il est comme un reclus derrière une muraille,
Comme un mort dans sa tombe, après les funérailles ;
Citoyen du sous-sol, habitant du Néant.

Il ne dira plus rien, car telle est sa nature,
Un prolixe discours lui semble malséant ;
L’ambicoq n’est pas fait pour la littérature.

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Déposé par Cochonfucius le 26 septembre 2023 à 11h32

Grandeur du néant
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À nos regards il est caché,
Cet étrange cousin de l’Être ;
Tout ce qui vient à disparaître
Ira chez lui se retrancher.

Personne ne le peut toucher,
Personne ne sera son maître ;
Lui, qui dans tous les lieux peut naître,
À nul d’entre eux n’est attaché.

C’est une imposante muraille,
Ce sont d’augustes funérailles
Et c’est un abîme béant.

De n’être rien, c’est sa nature,
Il surpasse ainsi les géants
Et nourrit la littérature.

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