Jean Richepin

La Chanson des gueux, 1876


Nativité


 
D’aucuns ont un pleur charitable
Pour Jésus né dans une étable.
Je sais un sort plus lamentable
 
Je sais un enfant ramassé,
Un jour de décembre glacé,
Nu comme un ver, dans un fossé.
 
Il est nuit. Pas une voisine
N’offre sa grange ou sa cuisine
À la pauvre mère en gésine.
 
Malgré sa mine et son danger,
Qui donc voudrait se déranger ?
Elle est en pays étranger.
 
Donc, depuis l’étape dernière
Se traînant d’ornière en ornière
Elle va, bête sans tanière,
 
Bête hagarde qui s’enfuit,
Et cherche à tâtons un réduit,
Les yeux grands ouverts dans la nuit.
 
Ses reins lui pèsent. Ses mamelles
Que gonflent des cuissons jumelles
Sont pleines comme des gamelles.
 
Son ventre, où flambent des chardons,
Sent l’enfant, fils des vagabonds,
Qui veut sortir et fait des bonds.
 
Elle va quand même, plus lente,
Tirant ses pieds lourds dont la plante
Saigne. Elle va, folle, hurlante,
 
Soûle, et, boule, roule au fossé,
Et maudit le mâle exaucé
Par qui son flanc fut engrossé.
 
La face au ciel, comme en extase,
Elle se tord. Son cou s’écrase
Sur les cailloux et dans la vase.
 
Elle accouche enfin, en crevant ;
Et le gueux nouvel arrivant
Grelotte et vagit en plein vent.
 
Le vent est dur, sa chair est nue.
Aucune étoile dans la nue
Ne vient saluer sa venue.
 
Pas de mages, pas de cadeaux,
De crèches, de bergers badauds !
Il est seul, couché sur le dos,
 
Comme un supplicié qui claime,
Tout noir près du cadavre blême,
Sans personne au monde qui l’aime ;
 
Et, par sa mère au ventre ouvert
Je jure, le front découvert,
Que l’autre n’a pas tant souffert !
 

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