Anna de Noailles

Les Forces éternelles, 1920


Aux soldats de 1917


 
Les vers que l’on écrit en songeant aux batailles
        Tremblent de se sentir hardis.
Que peut le faible chant dont mon âme tressaille,
        Puisque les soldats ont tout dit ?
 
Puisqu’ils ont ajouté, ces dompteurs infaillibles
        Du danger, de l’ennui, du temps,
À leurs actes brûlants, à leur âme visible,
        Des cris stoïques ou contents !
 
Puisqu’ils ont simplement, et comme l’on respire,
        Connu le sublime et l’affreux,
Quelle voix au lointain oserait les traduire ?
        L’on n’est rien si l’on n’est pas eux.
 
Puissent-ils, ces ardents remueurs de la terre,
        Que leur cœur devrait étonner,
Entendre fièrement, quand nous parlons, se taire
        Notre grand amour prosterné !
 
— Ô soldats patients, sérieux, sans emphase,
        Qui contemplez votre labeur,
Concevez que la vaine activité des phrases
        Nous confonde et nous fasse peur !
 
Concevez que, vraiment timide, on considère
        Vos beaux visages rembrunis,
Où la pluie a frappé, où le soleil adhère,
        Où s’est répandu l’infini !
 
Concevez, qu’ébloui, on se dise : « Ces hommes
        Sont l’espace et sont les saisons ;
Et, pourtant, ils étaient jadis comme nous sommes
        Leur désir, leurs vœux, leur raison
 
« Inclinaient vers la claire et spacieuse vie,
        Vers l’amour, la paix, le bonheur ;
Mais l’offense est venue, ils n’ont plus eu envie
        Que d’être têtus et vainqueurs !
 
« Les voilà dans le sol, debout, et côte à côte
        Plantés comme des peupliers ;
La terre indifférente a senti par ses hôtes
        Un rêve immense s’éveiller,
 
« Ils sont là, longuement, sous le climat terrible
        Qu’est devenu le noble éther ;
Le feu, l’acier mortel, les hululements criblent
        L’antique silence de l’air.
 
« La Nature ignorante ajoute à ce vacarme
        Sa pluie ou ses cuisants soleils ;
Ils sont là, sans répit, sans refus, sous leurs armes,
        Et depuis trois ans si pareils
 
« Que l’on pourrait penser qu’une forêt vivante,
        Bleuâtre, animée et sans fin,
A surgi des sillons, et que le sol se vante
        D’avoir pour sève un sang divin !
 
« Ils ont vingt ans. C’est l’âge ébloui et sublime
        Où l’être dans l’azur est pris.
Ces corps adolescents ignorent nos abîmes :
        Ils font la guerre avec l’esprit !
 
« Hélas ! Ils font la guerre inique avec leurs ailes,
        Ces anges aux yeux sérieux !
Quand leur àme voit tout s’ébranler autour d’elle,
        Ils ont la sûreté des cieux !
 
« Mais nous ne savons pas, nul ne saura, leur mère
        Elle-même ne saura point
Parfois quelle tristesse, hélas ! quelle eau amère
        Vient noyer leur cœur ferme et joint.
 
« Jamais nous ne saurons ce que vraiment ils pensent,
        Tout seuls, chacun seul avec soi,
Quand ils goûtent, chacun tout seul, dans le silence.
        Ce qui peine et ce qui déçoit ! »
 
— C’est à votre secret, que vos cœurs nous refusent,
        À ces grands cris que vous taisez,
Que j’adresse aujourd’hui, maladroite et confuse.
        Cet humble hommage malaisé.
 
Laissez que le poète, empli de sa faiblesse.
        Et qui n’est rien, n’étant pas vous,
Vous dise : Je m’unis à tout ce qui vous blesse,
        Je fais le guet à vos genoux.
 
Mains jointes, je m’unis à ces douleurs passives
        Que jamais vous ne laissez voir ;
Je veille à vos côtés au Jardin des olives,
        Je goûte à votre fiel, ce soir.
 
Je ne peux pas mêler ma voix à votre gloire,
        À vos divins renoncements :
Hommes éblouissants qui montez dans l’Histoire,
        Je vous contemple seulement !...
 

4 août 1917.

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