Baudelaire

Les Fleurs du Mal, 1857


Spleen


 
Je suis comme le roi d’un pays pluvieux,
Riche, mais impuissant, jeune et pourtant très vieux,
Qui, de ses précepteurs méprisant les courbettes,
S’ennuie avec ses chiens comme avec d’autres bêtes.
Rien ne peut l’égayer, ni gibier, ni faucon,
Ni son peuple mourant en face du balcon.
Du bouffon favori la grotesque ballade
Ne distrait plus le front de ce cruel malade ;
Son lit fleurdelisé se transforme en tombeau,
Et les dames d’atour, pour qui tout prince est beau,
Ne savent plus trouver d’impudique toilette
Pour tirer un souris de ce jeune squelette.
Le savant qui lui fait de l’or n’a jamais pu
De son être extirper l’élément corrompu,
Et dans ces bains de sang qui des Romains nous viennent,
Et dont sur leurs vieux jours les puissants se souviennent,
Il n’a su réchauffer ce cadavre hébété
Où coule au lieu de sang l’eau verte du Léthé.
 

Commentaire (s)
Déposé par Jadis le 2 août 2024 à 09h39


Si l’on me décrit comme un vieillard envieux,
On exagère, car je ne suis pas si vieux :
Je frise ma moustache et soigne mon diabète.
Je le sais bien, parbleu, que j’ai l’air un peu bête
Quand j’ouvre mes volets, et je crains même qu’on
Aille parfois jusqu’à me traiter de vieux con.
Au jardin, la limace a bouffé mes salades
Et mes topinambours, adieu la rigolade !
Le miroir ébréché ornant mon lavabo
Reflète sans pitié tous mes petits bobos ;
Dans ma cambuse, quand je reviens des toilettes,
J’aperçois des souris rongeant mes côtelettes,
Puis me lorgner, d’un air goguenard et repu.
Le cagnard du mois d’août se voit interrompu
Comme ça, par moments, sans que rien ne prévienne,
Soudain par l’une ou l’autre averse diluvienne ;
Et moi, vaseux, du fond de mon ébriété,
Je fais ces pauvres vers inspirés par l’été.

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