Verhaeren

Les Villages illusoires, 1895


L’Aventurier


 
Quand le valet chassé,
Le regard fou, le cœur cassé,
De la ferme sortit,
Subitement,
La fermière rendit l’esprit.
 
À la morte qui tant aima
Le valet blond et leur serment,
On vacarma des funérailles,
Le soir,
Avec, autour du catafalque noir,
De grands cierges et des ferrailles.
 
Puis on couvrit de terre
Leur adultère.
Et le fermier rentra chez lui
Et, dans leur lit, il s’endormit.
 
Le valet fou courut le monde
Du port d’Anvers à Trébizonde,
Jusqu’aux pays, où l’or nouveau
Monte des mains vers le cerveau
Et halluciné, autant qu’un vin.
 
Pendant des ans et puis des ans,
Il but cet or, comme un levain,
Pour que chauffât la haine
Implacable, parmi ses veines.
 
Et puis, un jour de mâle destinée,
Vers son clocher et vers sa plaine,
Tout sanguin d’or, il s’en revint.
 
La ferme était abandonnée,
Depuis la mort, que les années
Avaient, sur le fermier, vannée.
 
Le valet blond refit la métairie ;
Il regrafa, jusques aux toits,
Au long des murs fanés et des cloisons pourries,
La robe en fleur des autrefois :
Badigeon blanc et portes vertes
Et vols entrant, par la fenêtre ouverte.
La vigne, aux pignons clairs, s’adorna d’or
Et, dans la chambre, où s’accomplit
L’amour et puis la mort,
Il fit dresser, comme un trône, le lit.
 
Les jours encore après les jours passèrent,
Lorsqu’en automne enfin, les cloches
Renversèrent, hors de leurs poches,
L’anniversaire.
 
Le valet blond s’en vint, au cimetière,
Chercher, dans son tombeau,
Celle dont le regard était si beau
Et dont le cœur était tout en lumière.
Il la dressa, devant lui seul,
Droite et grande, dans son linceul,
Et l’emporta, comme effaré
De son crime presque sacré.
 
Il étala le cher squelette,
Avec douceur, sur les draps blancs.
Les vers touffus et ruisselants
Lui paraissaient une toilette
D’anneaux et de boucles aux hanches.
Les crins rouges funèbrement froissés,
Qui remuaient leurs avalanches,
Il les chauffa de ses baisers.
Il prit la morte, en ses deux bras fidèles,
Comme jadis au temps des joies,
Et le présent s’imprégna d’elle.
 
La chambre était restée amie
Et son âme, comme une soie,
Flottait, autour de l’endormie.
 
La lampe et sa flamme d’argent tissée
Se souvenait des soirs de l’amoureuse année,
Et brûlait là, ainsi qu’une pensée
Ardente encor de sa chaleur fanée.
Les grands meubles, en leurs vieux coins,
Dont la présence fut témoin
De la longue et funèbre absence,
Dressaient leurs panneaux de silence
Et surgissaient avec, au fond de leurs serrures,
Le bien gardé secret des superbes luxures.
 
Le valet blond comprit, dès cet instant, toute sa vie,
Et que cette heure ne serait
D’aucune autre heure, désormais,
Pour lui-même, suivie.
 
Avec ses mains qui ne la sentaient pas,
Avec ses yeux qui ne la voyaient pas,
Avec son cœur aveugle et fou,
À mots fervents, à deux genoux,
Il adorait la pourriture
De celle, hélas ! qui lui serait l’extrême amour,
Et qui vivait ! puisque son corps voyait le jour,
Puisqu’il avait vaincu sa sépulture,
Et qu’elle était, comme autrefois, à ses côtés.
 
Il se penchait, sur l’oreiller fêté,
Au guet d’une ancienne parole
Et répondait, comme s’il l’entendait.
Le front lui paraissait orné d’une auréole,
Les pieds minces dont les grands ongles droits
Sortaient des draps, sinistrement,
Il recouvrait leurs os, par peur du froid ;
Il s’en allait tel un aimant
Vers la gorge déserte et l’épaule flexible,
Il sanglotait, comme un perdu vers l’impossible,
L’esprit anéanti, dans la lumière
Aveuglante de sa chimère,
Et, sur les dents et sur les lèvres purulentes,
Il apaisa longtemps sa bouche violente.
Les fleurs, les merveilleuses fleurs aimées,
Qu’au verger vert, leurs mains, jadis, avaient semées,
Suspendaient l’or et les parfums,
En grappes fortes, sur la morte.
C’était le souvenir des âmes végétales,
Si doucement, que les roses sentimentales
Se détachaient vers elle, et laissaient leurs pétales
Dormir, en baisers clairs, parmi ses doigts défunts.
 
Dehors, dans la nuit moite et taciturne,
Une lune d’octobre allongeait droit,
Comme pour défendre et protéger le toit,
L’ombre grande des peupliers nocturnes.
Trop haut, pour que l’on vît leurs tragiques voyages,
Une bande d’oiseaux traversaient les nuages
Et s’éloignaient, sans bruit,
Tandis que, dans la ferme, au bord des routes,
Les fenêtres rougeoiaient toutes :
Morceaux de chair taillés, dans le cœur de la nuit.
 
Quand l’aube ouvrit ses yeux de lait,
Par le matin lucide et frais,
Le valet fou comprit que désormais
La morte était bien morte et l’attendait,
Avec son âme, ailleurs ;
Il laissa choir les pauvres fleurs
Toutes ensemble, autour du lit,
Et s’y coucha lui-même — et puis selon tel vœu,
Sauvagement, y mit le feu.
 
La flamme arda sourde d’abord,
Comme un regret, comme un délit,
Pour croître, en éclats d’or,
Et s’épandre complète et triomphale,
Comme le vent dans la rafale.
Une dernière fois,
Le valet blond ouït sa propre voix
Dire les mots qui sont toute la vie ;
Puis résigné, il étendit son corps
Sous le linceul et dans la mort.
 
Et le feu large est ses flammes brandies,
Par à travers la ferme et ses grands toits
Et les fenêtres de ses murs droits,
Tordaient déjà tout l’incendie,
Que ceux qui s’en venaient, vers les messes d’aurore,
Ne savaient point encore
Quel viol noir de ses mystères,
Pendant la nuit, avait subi la terre.
 

Commentaire (s)
Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
Site Web :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Information requise.   * Cette adresse ne sera pas publiée.
 


Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Vоiturе : «L’Αmоur sоus sа lоi...»

Rimbаud : «Αuх livrеs dе сhеvеt...»

Ρоnсhоn : «Un pаuvrе bûсhеrоn tоut соuvеrt d’un саtаrrhе...»

Ρоnсhоn : Lа Саgе

Μаllаrmé : Sоnnеt : «Ô si сhèrе dе lоin еt prосhе еt blаnсhе, si...»

Сеndrаrs : Éсrirе

Μаrоt : Dе l’Αbbé еt dе sоn Vаlеt

Μаrоt : Dе l’аmоur du Sièсlе Αntiquе

Соrbièrе : Un riсhе еn Βrеtаgnе

Rоllinаt : Lе Сhаt

Соrbièrе : Rоndеl

Jаrrу : Μinérаl

☆ ☆ ☆ ☆

Glаtignу : «Lа tаblе étinсеlаit. Un tаs dе bоnnеs сhоsеs...»

Lаfоrguе : Соmplаintе dе l’оrgаnistе dе Νоtrе-Dаmе dе Νiсе

Βruаnt : Sоnnеur

Lаttаignаnt : Βillеt à Μоnsiеur J***

Сrоs : Сrоquis

Jаrrу : Sаint-Βriеuс dеs Сhоuх

Lаfоrguе : Stupеur

Cоmmеntaires récеnts

De Сосhоnfuсius sur Sоnnеt : «Lеs аlguеs еntrоuvrаiеnt lеurs âprеs саssоlеttеs...» (Viviеn)

De Lа Μusérаntе sur Sоnnеt dе Ρоrсеlаinе (Viviеn)

De Сосhоnfuсius sur Lеs Βûсhеrs (Sаmаin)

De Сосhоnfuсius sur L’Οffiсе du sоir (Βеrtrаnd)

De Dаmе dе flаmmе sur «Du tristе сœur vоudrаis lа flаmmе étеindrе...» (Sаint-Gеlаis)

De Сurаrе- sur «С’еst оrеs, mоn Vinеus, mоn сhеr Vinеus, с’еst оrе...» (Du Βеllау)

De Сurаrе- sur Lа Ρеtitе Ruе silеnсiеusе (Fоrt)

De Сurаrе- sur «Τu еs sеulе mоn сœur, mоn sаng еt mа Déеssе...» (Rоnsаrd)

De Dаmе dе flаmmе sur «Τоi qui trоublеs lа pаiх dеs nоnсhаlаntеs еаuх...» (Βеrnаrd)

De Jаdis sur À l’еnvеrs (Sеgаlеn)

De Xi’аn sur Μirlitоn (Соrbièrе)

De Jаdis sur Lа Сhèvrе (Rоllinаt)

De Xi’аn sur «Αimеz-vоus l’оdеur viеillе...» (Μilоsz)

De krm sur Vеrlаinе

De Сurаrе= sur Οisеаuх dе pаssаgе (Riсhеpin)

De Wеb-dеvеlоppеur sur «Ιl n’еst riеn dе si bеаu соmmе Саlistе еst bеllе...» (Μаlhеrbе)

De Xi’аn sur Lе Gigоt (Ρоnсhоn)

De Jаdis sur «Lе Sоlеil l’аutrе јоur sе mit еntrе nоus dеuх...» (Rоnsаrd)

De Xiаn sur À sоn lесtеur : «Lе vоilà сеt аutеur qui sаit pinсеr еt rirе...» (Dubоs)

De Yеаts sur Ρаul-Jеаn Τоulеt

De Ιо Kаnааn sur «Μаîtrеssе, quаnd је pеnsе аuх trаvеrsеs d’Αmоur...» (Rоnsаrd)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе